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20 Mars 2014
A bas l’intervention militaire en Centrafrique !
Retrait de l’Armée française de tout l’Afrique !
Le 05 décembre 2013, le gouvernement français lance l’opération Sangaris dans la République Centrafricaine (RCA). La veille, le Conseil de Sécurité avait voté – à l’unanimité – une résolution autorisant le déploiement de la MISCA (Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous Conduite Africaine), composée de soldats africains « appuyés » par les forces françaises, explicitement nommées ; résolution présentée par la France – et que d’aucuns disent rédigée intégralement par elle. Son objectif est triple : « désarmer » les factions en lutte, « rétablir l’ordre et la sécurité publique », et protéger les populations civiles, en « prenant toutes les mesures nécessaires ».
L’armée française a donc une grande latitude pour mener une nouvelle opération militaire à sa guise, moins d’un an après le lancement de l’opération SERVAL au Mali. Mais quel est l’objectif de l’impérialisme français en République Centrafricaine ?
Des enjeux économiques… indirects pour l’impérialisme français
Il faut relativiser d’emblée l’enjeu économique de la seule République Centrafricaine (RCA) : le pays est vaste et très peu peuplé (moins de 5 millions d’habitants sur une superficie plus grande que la France), et dispose certes de nombre de ressources potentielles (en minerais, en terres agricoles fertiles et en forêt), mais dont aucune n’est aujourd’hui véritablement exploitée. Le nombre de ressortissants français dépasse à peine le millier, et les échanges avec la Centrafrique ne représentent, selon les Douanes, qu’environ « 1,4% des échanges de la France avec l’Afrique Centrale ». Elle constitue une source d’approvisionnement négligeable – quelques millions d’euros d’importations – et un débouché tout à fait secondaire pour le capitalisme français – moins de 40 millions d’euros, soit à peine 0,01% des exportations françaises.
Cela dit, l’Afrique dans son ensemble, constitue toujours une cible privilégiée du capitalisme français. Au moment même où était lancée l’opération Sangaris, le 04 décembre, un rapport commandé par Hollande et rédigé sous la direction d’Hubert Védrine (ancien ministre des Affaires Etrangères PS du gouvernement Jospin) : Afrique France : un partenariat pour l’avenir, et décline 15 propositions pour relancer les échanges économiques – et constituer une porte de sortie pour le capitalisme français, concurrencé de toute part par ses rivaux, notamment allemand, et durablement affaibli par l’effondrement de ses débouchés traditionnels en Europe du Sud.
Les intérêts en jeu sont cependant plus contradictoires qu’il n’y parait au premier abord. Longtemps, et encore aujourd’hui, l’impérialisme français s’est appuyé sur quelques despotes locaux pour obtenir quelques marchés-clés où l’influence politique est déterminante : exploitation de mines ou de gisements d’hydrocarbures (symbolisée par Elf, reprise depuis par Total), grands chantiers pharaoniques, concessions juteuses d’infrastructures (ainsi Bolloré a-t-il la main sur de nombreux ports sur toute la côte d’Afrique de l’Ouest). Mais ces marchés rentiers et monopolistiques sont limités et soumis à une concurrence de plus en plus vive, avec notamment l’entrée en lice des groupes chinois.
Ce qui est à l’ordre du jour, aujourd’hui, est d’une toute autre ampleur. L’explosion démographique, l’urbanisation, le niveau de formation croissant de la jeunesse africaine constituent autant de facteurs permettant la constitution d’un prolétariat de plus en plus apte à être exploité sur le marché mondial, particulièrement à l’heure où les combats du prolétariat asiatique contribuent à rendre son coût de plus en plus élevé ; et cette exploitation en elle-même est susceptible de créer de nouveaux débouchés.
C’est donc potentiellement une réserve de croissance pour le capitalisme français qui pourrait voir le jour. Mais cela transforme les besoins de l’impérialisme français : il ne suffit plus d’installer un simple gouvernement fantoche, complice dans le pillage des ressources du pays, même avec une façade vaguement démocratique. Il s’agit désormais de mettre en place une élite (tout aussi autoritaire) qui puisse faire tourner des États stables, sécurisés, et un cadre propice à l’exploitation du prolétariat par les trusts capitalistes, et cela au-delà même du « pré carré » francophone, afin de pouvoir avancer les pions sur tout le continent, et notamment dans les « poids lourds » anglophones ou lusophones – le Nigéria, l’Angola, voire l’Afrique du Sud...
Dans ce cadre, l’impérialisme français a des cartes à jouer, de par sa présence historique en Afrique. Mais dans cet objectif, il est stratégique pour l’impérialisme de stabiliser le continent. Et c’est là que les contradictions explosent : la nécessité de maintenir l’ordre impérialiste issu de la colonisation – et notamment les frontières artificielles, la poursuite du pillage des matières premières, les rivalités entre puissances occidentales (et les soutiens opportunistes aux pires milices qui en découlent), tout cela continue de faire de vastes portions du continent une poudrière incontrôlée - et la RCA, comme le rappelle son nom, tient une position centrale dans cette poudrière.
Rivalités impérialistes en Afrique Centrale : deux décennies d’atrocités
En 1945, un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU était accordé à la France. Ce « strapontin » était évidemment sans lien avec le rôle joué par la France dans la défaite de l’Allemagne nazie et du Japon, mais prenait acte de son rôle central dans le maintien de l’ordre impérialiste en Afrique et en Asie, au moment où le surgissement révolutionnaire des masses était à l’ordre du jour pour renverser l’ordre colonial. L’impérialisme français s’acquitta de ce rôle en participant, pendant plusieurs décennies, à l’écrasement des soulèvements populaires, en encadrant les indépendances, en consolidant tant bien que mal des régimes répressifs alliés à sa cause, et en évitant le basculement de la plupart des pays africains de son « pré carré » - à l’exception notable de l’Algérie - dans le camp « soviétique ».
A l’orée des années 90, après la chute définitive de l’URSS, la fonction politique « historique » de l’impérialisme français en Afrique bascule. La montée en puissance de l’impérialisme américain, qui ne jouait jusqu’ici qu’un rôle indirect et de second plan dans la plus grande partie de l’Afrique, transforme l’alliance militaire traditionnelle en rivalité entre impérialismes sans plus aucune retenue, instrumentalisant pour le pire les moindres divisions régionales, ethniques, religieuses, linguistiques. Quelques années plus tard, la Chine, désireuse sécuriser ses approvisionnements en denrées agricoles et en matières primaires industrielles, devient peu à peu un acteur incontournable sur le continent.
Si ces rivalités se manifestent en Afrique de l’Ouest (au Liberia, au Sierra Leone, en Côte d’Ivoire), l’enjeu majeur se situe sur la ligne de front entre Afrique francophone et anglophone, dans la région des grands lacs et du haut-Nil, celle qui concentre les plus importantes richesses minières, énergétiques et agricoles du continent (avec l’Afrique du Sud).
L’embrasement démarre dès 1990, au 1er acte du conflit rwandais, lorsque le FPR tente depuis l’Ouganda (devenu la plateforme majeure de l’impérialisme américain), de renverser le régime Habyarimana, alors soutenu par l’impérialisme français. Il rebondira lors des grands massacres rwandais de 1994, puis s’étendra tout au long des années 90 et 2000 dans la guerre du Kivu, région de la République Démocratique du Congo frontalière du Rwanda, riches de ses mines de coltan (minerai contenant des métaux indispensables aux industries de pointe). La région, plongée dans une série d’atrocités à une échelle encore inconnue, compte ses victimes par millions pendant que les trafics de coltan et de diamants alimentent les profits de l’impérialisme. L’enjeu du contrôle de l’ancien Zaïre, ne s’est cependant pas soldé, pour le moment, par l’éclatement du pays.
Non loin de là, un autre pays immense – le Soudan – est également devenu un intense champ de rivalités. Les conflits historiques du Sud-Soudan, puis du Darfour, entre les régions périphériques et le pouvoir central de Khartoum (qui était jugé menaçant, notamment pour la sécurité de l’Etat d’Israël), sont aussi alimentés en sous-main par l’impérialisme américain. Ils conduiront - ici avec succès - au démantèlement du pays, avec le référendum d’autodétermination du Sud-Soudan dont l’indépendance se concrétisera en 2011.
Cette nouvelle donne a placé l’impérialisme français dans une grande difficulté. Elle n’a pas les moyens, ni politiques, économiques ou militaires, de défendre l’ensemble des fronts contre l’impérialisme dominant, l’impérialisme américain, ce qui l’a conduit à remiser le « tournant démocratique » de la Baule (lorsque Mitterrand annonçait réorienter prioritairement l’aide française sur les régimes démocratiques), et à s’appuyer sur les régimes les plus fidèles, même les plus répressifs, dont certains vont connaître un spectaculaire « retour en grâce », comme l’indique Libération le 05 janvier. Parmi eux, on trouve notamment Blaise Compaoré au Burkina Faso, Idriss Déby au Tchad, Denis Sassou N’Guesso au Congo-Brazzaville, sans compter les piliers que constituent les régimes de Paul Biya au Cameroun et des Bongo père puis fils au Gabon.
Pour autant, la situation est devenue également délicate pour l’impérialisme américain : l’irruption de la Chine sur le continent a permis au régime soudanais dirigé par El-Béchir de résister, tandis que s’épuisent ses relais en Afrique de l’Est : le jeune État Sud-Soudanais, qui a été porté à bout de bras par les États-Unis, est déchiré depuis la fin de l’année 2013 par des guerres internes entre des clans cherchant à le contrôler ; les régimes de Kagamé au Rwanda, et surtout de Museveni en Ouganda, deviennent de plus en plus répressifs et incontrôlables. Ce dernier a ainsi mis en place en février dernier une répression implacable de l’homosexualité qui a obligé les autorités américaines à se démarquer – et ce sont pourtant les mêmes qui n’ont eu de cesse, des années durant, de promouvoir les fondamentalistes évangélistes contre le régime « islamiste » du Soudan, afin de s’assurer durablement leur soutien.
Dans ce contexte, la République Centrafricaine constitue sans aucun doute un secteur très fragile. Frontalier – mais totalement poreux - avec le Soudan (et le Darfour comme le Sud-Soudan), la République Démocratique du Congo, le Tchad, sa situation est aussi fragile que stratégique.
La République Centrafricaine (RCA) : un pays en totale déliquescence
Durant plusieurs décennies, l’impérialisme français s’est appuyé sur une série de régimes militaires – le plus marquant restera celui de Jean-Bedel Bokassa dans les années 70. Mais dans ce vaste pays enclavé, dépourvu d’unité – économique, linguistique ou religieuse, sans rente économique, sans classes bourgeoise ni ouvrière constituées, ces régimes ne peuvent se constituer aucune base politique solide. A la différence de certains pays voisins, ils se retrouvent incapables de produire et redistribuer une rente minimale assurant le maintien d’un État et d’une armée, et se retrouvent donc totalement dépendants de l’impérialisme. Acculés à la moindre difficulté politique ou économique, ils sont contraints de s’appuyer sur des bases ethniques ou religieuses pour se maintenir au pouvoir – lesquelles sont logiquement régulièrement contestées, ouvrant la voie à des conflits internes continus.
En 2013, après avoir connu une série impressionnante de coups d’état et de conflits, le pays est totalement exsangue, à tout point de vue, comme le rappelait Mediapart en novembre 2013 :« Il suffit de se promener quelques heures dans les rues constellées de nids de poule de Bangui pour constater qu’aucun bâtiment notable (hormis le stade de 20 000 places bâti par les Chinois) n’a été édifié depuis les années 1960 ou 1970, comme si le temps avait été suspendu quelques années après l’Indépendance. Un chauffeur de taxi consterné tient à nous emmener le long d’une des rivières qui sillonnent la capitale pour nous montrer les vestiges d’un pont qui s’est effondré il y a quatre ans. Cette passerelle, qui reliait deux quartiers populaires et sur laquelle passaient chaque jour plusieurs milliers de véhicules, n’a pas été reconstruite ».
C’est ainsi presque sans résistance que la Séléka, ces milices musulmanes venues du nord du pays (et armées par le régime tchadien d’Idriss Déby, allié de Paris), renverse François Bozizé et installe Michel Djotodia au pouvoir en mars 2013. L’impérialisme français, pas mécontent de se débarrasser de Bozizé, laisse faire et n’intervient pas. Mais la Séléka se paye sur le pillage de la partie chrétienne du pays, commettant des exactions massives et générant une réaction – les anti-balakas (les « anti-machettes) qui s’organisent et visent à leur tour les populations musulmanes. La situation empire rapidement, les conflits et les morts s’accumulent. Cependant, on peut s’interroger sur la situation « génocidaire » telle que décrite par Laurent Fabius pour justifier l’opération Sangaris, dans la mesure où la désorganisation des forces politiques et militaires ne permettait guère la mise en œuvre d’une politique meurtrière à l’échelle de tout le pays, même si elle avait été décidée. A l’inverse de crimes de masses centralisés, en décembre 2013, c’est l’anarchie la plus complète qui semble régner à Bangui et dans le reste du pays.
L’opération Sangaris : des objectifs inaccessibles
En lançant l’opération Sangaris – du nom d’un papillon, car l’opération était censée être brève - les enjeux stratégiques sont bien identifiés du point de vue de l’impérialisme : éviter la faillite totale de l’État centrafricain qui renforcerait encore l’instabilité de toute la région. Le pays sert déjà de base arrière à l’une ou l’autre des parties en conflits qui déchirent le Darfour, le Sud-Soudan, et servirait de refuge à l’Armée de Résistance du Seigneur (une faction armée ougandaise). A ce titre, Américains et Britanniques n’émettent ouvertement aucune réserve, et contribuent par une assistance technique symbolique - même si tous laissent Paris faire le sale boulot ; même les renforts annoncés dans le cadre de l’Union Européenne (la mission EUFOR), prévus fin mars, semblent faire long feu.
Dans la pratique, l’objectif de rebâtir un État reste inaccessible à court terme. Dans les premières semaines, l’armée française a pu reprendre le contrôle entier des quelques espaces-clés de la capitale, et notamment l’aéroport de Bangui, mais la force composée de 1.600 soldats français et 6.000 soldats africains est bien évidemment incapable de contrôler un pays aussi vaste, désorganisé et dépourvu d’infrastructures.
Le changement politique apparaît tout aussi hasardeux : en débarquant courant janvier Michel Djotodia, pour le remplacer par une figure politique acquise aux intérêts français (Catherine Samba-Panza, maire de Bangui et dont l’époux a été plusieurs fois ministre de précédents régimes), un signal clair était donné aux milices anti-balakas, pour certaines fractions dominées par les anciennes forces armées centrafricaines et proches de l’ancien président Bozizé. Celles-ci ont repris environ la moitié du pays, tout en étant accusées de multiples crimes de guerre, aboutissant à la fuite de centaines de milliers de civils musulmans vers le nord du pays, voire dans les pays frontaliers (notamment au Tchad), préparant de nouvelles crises humanitaires et de nouveaux conflits politiques.
Si la situation reste confuse et difficile à évaluer, la situation des masses reste catastrophique. Il est difficile de dire à ce stade si la progression des anti-balakas était un objectif souhaité ou non de l’impérialisme français dans l’objectif de rétablir un État à sa botte. Le plus probable est qu’il ait laissé faire, sans chercher outre mesure à les freiner, car perçus comme une force politique et militaire incontournable, et faute de solutions alternatives, à portée des moyens engagés. C’est aussi le résultat d’un arbitrage entre les intérêts divergents de ses différents alliés régionaux (en particulier Déby au Tchad et Sassou N’Guesso au Congo), vitaux pour la logistique de l’opération, comme le rappelait encore le Drian, ministre de la Défense : « Il y a toujours des gens qui vivent au pays des fées. Nous, nous avons absolument besoin d'un accord politique avec le Tchad pour avancer sur la Centrafrique » (Jeune Afrique, 10 mars 2014).
A ce titre, l’intervention militaire française est indissociable d’une intervention politique ne laissant aucune place aux masses centrafricaines.
La responsabilité des organisations ouvrières : à bas l’intervention militaire en Centrafrique !
Face à cette situation, certaines organisations ouvrières, comme le Parti Communiste ou le Parti de Gauche, ont ouvertement soutenu l’intervention militaire en RCA, arguant de la situation humanitaire « désastreuse » – qui n’est en aucun cas le motif principal ou exclusif de l’intervention, comme le démontre l’aggravation de la situation.
D’autres, telles que la CGT, s’interroge à juste titre sur le bien-fondé de cette nouvelle intervention de la France « dans son pré carré », mais sans s’y opposer ouvertement, en se contentant de réaffirmer « son attachement à des logiques de paix, de solidarité et d’aide au développement pour l’Afrique ».
Mais ce qui s’oppose aux logiques de « paix, de solidarité et de développement » en RCA comme dans de nombreux pays d’Afrique, c’est bien le maintien de l’ordre impérialiste, indispensable au pillage des richesses du continent et à la mise sous tutelle des masses, et des interventions militaires régulières qui sont nécessaires pour le maintenir. Que ces opérations militaires s’habillent d’une façade humanitaire ou prétendent pallier un État défaillant, ne constituent qu’un écran de fumée supplémentaire sur leurs objectifs politiques réels, alors que les impérialismes modifient leurs approches pour s’adapter à un nouveau contexte.
A l’inverse, la responsabilité des organisations ouvrières est de soutenir l’indépendance politique des masses africaines et pour cela de s’opposer à toutes les politiques impérialistes. Cela nécessite de combattre pour imposer à la majorité PS/Front de Gauche à l’Assemblée Nationale :
A bas l’opération Sangaris en République Centrafricaine !
A bas l’opération Serval au Mali !
Retrait de l’Armée française de toute l’Afrique !