Pour la construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire et d’une Internationale Ouvrière Révolutionnaire
13 Octobre 2013
Pour comprendre la situation actuelle et caractériser la nature des manifestations de ce printemps 2013, il est nécessaire de revenir sur l’histoire contemporaine de l’Etat turc et sur les développements du mouvement ouvrier.
De l’Empire ottoman à « l’homme malade de l’Europe »
N’en déplaise à N.Sarkozy, la Turquie est une « vielle » puissance européenne
L’empire fut fondé au XIII° s par les Turcs originaires d’Asie, intégrés dans l’empire arabo musulman dont ils ont fourni les troupes d’élite avant d’évincer leurs anciens maîtres du pouvoir. Ils se sont convertis à l’Islam et ont conquis le Machrek, une partie du Maghreb (sauf le Maroc) et l’Empire byzantin (1453 : ils s’emparent de Constantinople). Cette domination s’est donc exercée sur de nombreuses minorités : chrétiens orthodoxes, chrétiens de Syrie, du Liban, d’Arménie, d’Egypte (Coptes) mais aussi communautés juives, Kurdes, …
L’étendue de l’empire et sa position stratégique entre l’Europe et l’Asie (contrôle des Détroits du Bosphore et des Dardanelles) en ont fait un allié ou un adversaire incontournable des grands Etats européens à l’époque moderne.
Rappelons que François 1° au XVI s. et Louis XIV au XVII s. se sont alliés au sultan turc contre la puissance des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne. Si Bonaparte bat les Turcs en Egypte (1799), il renoue une alliance avec eux quand il domine l’Europe à partir de 1805.
L’effondrement du 1° Empire napoléonien a facilité la pénétration britannique en Orient.
L’empire connaît un déclin dès le XVIII s, provoqué par les structures féodales et une bureaucratie étatique incapable de prendre le tournant de l’essor industriel, malgré une importante bourgeoisie marchande. Puis l’essor des mouvements nationalistes au XIX s fit perdre aux Turcs leur influence au Maghreb (conquête de l’Algérie par la France en 1830), en Egypte (construction du canal de Suez dans les années 1860), perte des Balkans (indépendance de la Grèce en 1830 – de la Serbie, Bulgarie et de la Roumanie vers 1880 – Bosnie et Herzégovine passées sous contrôle autrichien)
Ce démantèlement progressif se fit au profit des puissances impérialistes européennes, Grande Bretagne et France principalement avec la création de la Banque Impériale Ottomane (banque privée franco-anglaise qui contrôlait l’émission du papier monnaie, les finances publiques et les emprunts d’Etat).
En 1875, ce fut la banqueroute de l’Etat : l’administration de la dette fut dirigée par les franco-anglais qui accaparèrent les revenus de l’impôt sur le tabac, le sel, les alcools, la pêche, la soie, mirent la main sur les concessions maritimes et ferroviaires (Orient Express).
Ces mesures prirent le nom de « capitulations », c'est-à-dire le pillage de l’économie par l’impérialisme européen. On peut alors parler de « semi-colonie ».
L’introduction de la machine à vapeur au XIX s ne transforma pas les rapports sociaux féodaux. La mise en place du Tanzimat au milieu du XIX s – ensemble de réformes politiques plus formelles que réelles - ne permit pas à une nouvelle classe sociale d’émerger au pouvoir :
- 1839 : Charte qui assure à chaque citoyen turc (quelque soit sa religion) la sécurité de sa personne et de ses biens et la liberté personnelle
- création de codes, de l’enseignement public, …
- 1876 : vote d’une constitution qui prévoit l’élection d’un parlement (2 chambres)
Mais les caisses de l’Etat restèrent vides et la défaite contre la Russie en 1878 accéléra le processus de décomposition. La constitution fut abolie par le sultan et le régime, aux abois, accentua sa politique d’oppression contre les minorités, victimes de massacres de masse avant même la 1° GM.
La constitution d’un Etat bourgeois
Le mouvement « jeunes turcs » fut créé au sein de l’école de médecine militaire d’Istanbul le 14 juillet 1889 [centenaire de la prises de la Bastille : révolution dont se réclamaient les Jeunes turcs qui choisirent la devise « Liberté, égalité, fraternité » - en s’inspirant aussi de la charbonnerie française et des pratiques de la Franc-maçonnerie]. C’est un mouvement nationaliste libéral ayant comme objectif de mettre fin au féodalisme ottoman. Un « Comité Union et Progrès : CUP» fut constitué en 1907 qui regroupa les différents courants du mouvement jeunes turcs, recrutant dans l’armée, seule institution permettant une ascension sociale aux fils de la bourgeoisie, depuis la fermeture des universités en 1878.
Selon Trotsky : le corps des officiers était devenu « le centre du mécontentement et de l’esprit de révolte (…) Ainsi l’Etat organisa lui-même en son sein l’avant-garde militaire de la nation bourgeoise en formation ».
En 1908, les officiers fomentèrent un coup de force dit « révolution des jeunes turcs » qui contraignit le sultan Abdülhamid II à rétablir la constitution suspendue depuis 1878 et à convoquer des élections que le CUP remporta largement. Le sultan tenta une contre-révolution. Mais l’armée fraternisa avec les Jeunes turcs et le sultan fut déposé en 1909, remplacé par son frère Mehmed V qui régna sans pouvoir jusqu’en 1918.
Dans le même temps, se constituèrent des embryions d’organisations ouvrières et des cercles socialistes. C’est ainsi que le 1° mai fut célébré en 1909 et 1910 avec des vagues de grèves au sein d’un prolétariat naissant.
La décomposition du régime favorisa les deux guerres balkaniques de 1912/13 grâce auxquelles les impérialismes occidentaux continuèrent à dépecer l’empire.
Trotsky : « les gouvernements capitalistes des pays européens se rassemblaient autour comme autant de chiens affamés, chacun essayant d’arracher un morceau pour lui-même ». L’état d’anarchie qui s’en suivit favorisa la répression, la suppression des droits démocratiques et les soulèvements armés.
Lors de la première guerre mondiale, l’Empire ottoman se rangea aux côtés de l’Allemagne pour contrer la pénétration franco-anglaise et la poussée russe. Mais l’armée ne subit que des désastres.
Dans ce contexte, le pouvoir exercé par le CUP désigna comme responsable des défaites la minorité arménienne (qui avait constitué des organisations nationalistes et socialistes, soutenue par les Russes alors ennemis de l’empire) qu’il fallait éliminer : en 1915, déportations et exécutions provoquèrent la mort de plus d‘1 million d’Arméniens.
L’impérialisme britannique favorisa le soulèvement des peuples arabes du Moyen Orient contre la pouvoir ottoman (cf le rôle du célèbre « Laurence d’Arabie »…). En 1918, les alliés vainqueurs occupèrent des régions entières de l’empire (Français en Syrie et Liban – Anglais en Irak, Jordanie, Arabie, Egypte, Lybie) qui est démantelé au traité de Sèvre en 1920. Les Détroits furent placés sous contrôle international, le régime des « capitulations » subsista et l’armée fut réduite à 15 000 hommes. L’Arménie devint indépendante en 1918 puis fut occupée par les Bolchéviks en 1921 ; l’autonomie fut promise aux Kurdes…
La révolution kémaliste
Mustafa Kemal est l’exemple de la petite bourgeoisie propulsée par l’armée. Né en 1881 en Thessalonique d’un père petit fonctionnaire fils de paysan, il fut berger avant d’entrer dans une école militaire d’où il sortit officier. Il milita dans une organisation secrète nationaliste puis rejoignit le mouvement « jeune turc » qu’il quitta après le coup d’état de 1908. Il fut un des rares officiers à remporter des victoires militaires pendant la 1°guerre mondiale, ce qui fit sa gloire. Mais il rejeta les dispositions du traité de Sèvre, ce qui lui valu d’être nommé en Anatolie où il organisa le combat contre le sultan. Il utilisa alors les rivalités impérialistes et soutint le régime bolchévique.
Il s’appuya sur la population, ressouda l’armée et écrasa les 200 000 soldats grecs chargés de contrôler le pays au profit des impérialismes occidentaux. Le sultan fut chassé du pouvoir. Par le traité de Lausanne (1923), les puissances occidentales furent contraintes de reconnaitre la victoire de Mustafa Kemal sur toute l’Anatolie, la Thrace et les Détroits.
Mustafa Kemal proclama la république, laïcisa l’Etat et confisqua les biens religieux, ferma les écoles coraniques. Il écrivit :
« Depuis plus de 500 ans, les règles et les théories d’un vieux cheikh arabe [Mahomet] et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé en Turquie tous les détails de la vie civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. L’islam, cette théologie absurde d’un bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui emprisonne nos vies ».
Le nouvel Etat fut fondé – non sur les 5 piliers de l’islam – mais sur les « 6 flèches du kémalisme » : républicanisme, laïcisation, progressisme, populisme, étatisme et nationalisme. Il fonda la Parti républicain du peuple (CHP), parti républicain, laïc et social démocrate, membre de la II Internationale (sauf entre 1960 et 1980)
[aujourd’hui, principal parti d’opposition : 2011 = 135 députés sur 550, contre 327 à l’AKP]
Des écoles laïques mixtes furent ouvertes et furent adoptés le système métrique, le calendrier grégorien, l’écriture latine…
Mais pour renforcer son pouvoir, Mustafa Kemal imposa un régime à parti unique (le CHP) et une politique de turquification au détriment des minorités, kurdes notamment : la révolte kurde de 1925 fut écrasée dans le sang.
De même furent réprimées les organisations ouvrières naissantes dans les centres industriels et les transports où des grèves ont eu lieu après la guerre. Le dirigeant socialiste Hüseyin Hilmi fut assassiné en 1923. Le responsable du parti communiste créé en septembre 1920 à l’initiative d’intellectuels en exil (notamment formés par le groupe Spartakus à Berlin) et de prisonniers de guerre en Russie – Mustafa Suphi - connut le même sort.
Le code du travail élaboré en 1936 instaura l’association capital-travail sur le modèle fasciste/corporatiste.
Mustafa Kemal a donc tout fait pour favoriser l’essor de la bourgeoisie Selon lui : « Il faut transformer nos bourgeois en une classe bourgeoise ».
S’il s’agit bien d’une révolution politique bourgeoise, quelles mutations ont affecté l’économie et la société ? Mustafa Kemal ne modifia pas les tarifs douaniers très bas qui permettaient la pénétration des produits impérialistes et exporta à bas prix les matières premières minières et agricoles. De plus, il honora 70% de la dette des sultans. La crise de 1929 priva la Turquie des capitaux nécessaires à son essor économique et favorisa son isolement.
Pour moderniser le pays, Mustafa Kemal a développé les transports routiers et surtout ferroviaires afin d’acheminer les céréales d’Anatolie sur les côtes et en Europe. Les surfaces cultivées ont été multipliées par 3 en 10 ans et la production par 7 grâce à la modernisation des pratiques agricoles. Mais il n’y a pas eu de réforme agraire : les grands propriétaires restèrent les maîtres des campagnes; 80 % de la population est restée rurale jusqu’à la 2°GM.
Commerce et artisanat étaient principalement exercés avant guerre par Grecs et Arméniens qui ne sont plus sur le territoire. D’où l’appel à des techniciens soviétiques pour moderniser l’économie. Faute de bourgeoisie industrielle et financière constituée, c’est l’Etat qui a réalisé les investissements, développé l’industrie textile et agro-alimentaire, nationalisé par rachat les entreprises étrangères installées sur le territoire, établi un plan quinquennal.
C’est ainsi que s’est développée une économie étatique qui a servi de modèle à nombre de futurs Etats nouvellement indépendants dans les années 60. C’est donc une bourgeoisie bureaucratique comprador qui s’est développée en Turquie.
Comment la Turquie est-elle devenue un pilier de l’impérialisme après la 2° GM ?
Après la mort de Mustafa Kemal en 1938, le CHP a continué à gouverner et a signé des traités de non agression tant avec les alliées occidentaux qu’avec l’Allemagne nazie : la Turquie fut donc un pays neutre pendant la 2°GM et ne déclara la guerre à l’Allemagne qu’en février 1945 ! Cette neutralité a permis à la bourgeoisie turque de faire des affaires et de s’enrichir suffisamment pour accéder au marché des capitaux.
La Turquie fut à l’issue de la guerre, un pion indispensable au contrôle du sud-est de l’Europe et du Moyen Orient par l’impérialisme. Les États-Unis l’intègrèrent au plan Marshall en 1947 et à l’OTAN en 1950. Elle adhéra également au Conseil de l’Europe, à l’OCDE, à la Banque mondiale et au FMI. Ce précieux allié stratégique de l’impérialisme combattit donc Nasser et le FLN algérien !
Et pour s’assurer encore plus sûrement la soumission de la Turquie, l’impérialisme favorisa la création d’un nouveau parti en 1946, le Parti démocrate, dirigé par d’anciens cadres kémalistes, banquiers et grands propriétaires, soutenus par les forces réactionnaires et religieuses que le kémalisme avait effrayées. Ce parti remporta les élections de 1950 et dirigea le pays pendant 10 ans. Le gouvernement mena de violentes campagnes contre les travailleurs et leurs organisations. Avec l’aide financière et organisationnelle le l’AFL-CIO – il créa une confédération syndicale – le Turk-is – intégrée à l’appareil d’Etat. Une règle de représentativité inspirée du modèle américain prévoyait que seule l’organisation qui compte la moitié des salariés d’une entreprise peut les représenter, signer une convention collective et appeler à la grève lors des négociations. (on n’est pas loin de la loi sarkoziste sur la représentativité, loi néanmoins soutenue par la CGT, notamment).
Les développements de la lutte de classe dans les années 1960/70
Cette politique répressive amena une forte contestation de la jeunesse étudiante rejointe par des travailleurs actifs et chômeurs, qui contraignit le pouvoir à décréter l’état de siège au début de 1960.
De jeunes officiers kémalistes tiers-mondistes dénoncèrent la soumission à l’impérialisme : organisés dans un « Comité d’union nationale », ils renversèrent le gouvernement et jugèrent les membres dont plusieurs furent condamnés à mort.
Une nouvelle constitution fut promulguée, reconnaissant le droit de grève et le droit syndical, ce qui permit l’organisation des travailleurs en classe.
Le CHP revint au pouvoir et le Parti démocrate dissout se reconstitua en Parti de la Justice (AP). Ces deux partis bourgeois gouvernèrent alternativement au cours des années 1960.
La Turquie connut alors– comme partout dans le monde – de puissants combats ouvriers : les grèves commencées en 1961 dans le textile s’étendirent dans d’autres secteurs comme la chimie et la métallurgie ; des centaines de milliers de travailleurs manifestèrent à Istanbul., y compris derrière le TURK-IS qui prit la tête pour mieux contrôler le mouvement.
Malgré la répression, les combats continuèrent tout au long des années 1960 et imposèrent la reconnaissance de syndicats indépendants. Des luttes longues et massives eurent lieu dans les zones d’extraction du pétrole, du lignite, du charbon, et dans les usines de pneumatiques malgré une répression féroce menée par le pouvoir et des groupes paramilitaires.
Droit de grève et droit de négocier les conventions collectives furent limités par les décrets de 1963 : les fonctionnaires, les travailleurs de la santé, de l’énergie et des transports en furent exclus.
Expulsés par les dirigeants de TURK-IS, les meneurs des combats ouvriers du verre, de la métallurgie, de la chimie, de la presse fondèrent un « Conseil de solidarité entre les syndicats », à l’origine de la DISK (Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires) fondée en 1967.
Parallèlement, si le Parti Communiste créé en 1920 reste interdit, le Parti Ouvrier de Turquie (TIP) dont les cadres sont aussi à l’origine de la DISK, fut fondé en 1961. Il diffusa les textes et idées marxistes et rassembla des courants issus des milieux intellectuels et de la jeunesse. Il obtint même 3% des voix en 1965, le scrutin proportionnel lui donnant 15 députés à l’assemblée. Mais son orientation politique ne fut jamais clairement définie, entre kémalistes et maoïstes organisés en groupes armés pour affronter les forces de l’ordre. Il subit une violente répression et ce parti semble disloqué aujourd’hui en multiples courants.
L’AP au pouvoir projeta – en accord avec le CHP et le TURK-IS – de limiter les droits syndicaux.
Ce projet provoqua une riposte massive à l’appel de la DISK forte de 500 000 adhérents. Des « comités de résistance » sont constitués dans les nombreuses usines situées sur les rives des détroits pour préparer la grève générale qui devint insurrectionnelle contre le pouvoir et les patrons. Les grévistes de 160 entreprises convergèrent sur la place Taksim : 75 000 le 15 juin 1971, 150 000 le 16 juin malgré la mobilisation des forces de répression.
Le 17, alors qu’une nouvelle manifestation se préparait, la DISK appela les ouvriers à reprendre le travail pour ne pas se heurter à « l’honorable armée turque » ! C’est en effet l’armée – responsable de centaines de blessés - qui proclama l’état de siège et organisa un coup d’Etat en 1971 contre le mouvement ouvrier révolutionnaire : la répression s’abattit à nouveau sur les militants torturés, certains condamnés à mort et exécutés. Le Parti ouvrier de Turquie fut dissout.
A partir de 1973, un gouvernement civil d’union nationale fut mis en place avec la participation des socio-démocrates, des kémalistes du CHP et du Parti du salut national, formation islamiste. Ces gouvernements bourgeois se soumirent aux plans du FMI et de la Banque mondiale et imposèrent des plans d’austérité contre les travailleurs.
Bras de fer entre classe ouvrière et armée au cours des années 1970/80
Les luttes ouvrières reprirent au milieu des années 70 : il y aurait 1,8 millions de syndiqués, soit 42% des ouvriers en 1975. Cette force a pu organiser des manifestations de plusieurs centaines de milliers de travailleurs les 1° mai 1976 et 1977 place Taksim. Mais le pouvoir riposta – avec l’aide de l’OTAN – par des fusillades qui firent 38 morts le 1° mai 1977.
De même, s’intensifia la lutte contre les Kurdes et contre le PKK créé en 1978. Cette organisation nationaliste petite-bourgeoise remporta les élections locales entre 1977 et 1979 et subit une violente répression qui fit des dizaines de victimes. DISK et Parti ouvrier des travailleurs soutinrent alors de gouvernement d’union nationale contre « le danger fasciste ».
Le chef du gouvernement kémaliste, rebaptisé social-démocrate, instaura l’état de siège le 1° mai 1979 au nom de la « paix sociale » alors que le pays est frappé par la crise économique : contre des centaines de milliers de licenciements et une inflation de plus de 1 000 %, des luttes sociales très dures s’engagèrent. L’intervention des « forces spéciales » fit 6 000 morts et 20 000 blessés entre 1975 et 1980.
Le 1° mai 1980, la loi martiale fut décrétée, Istanbul militairement occupée, les militants ouvriers parqués dans le plus grand stade de la ville. Un « Conseil national de sécurité » s’installa au pouvoir. L’assemblée nationale fut dissoute, partis et syndicats interdits (la DISK pendant 10 ans), des dizaines de milliers de militants arrêtés et des centaines abattus.
Si l’armée se retire officiellement du pouvoir en 1982, le Conseil national de sécurité subsiste (encore aujourd’hui) et le président de la république est un militaire « garant de la démocratie » ! Droit de grève et syndical fut très encadré, l’occupation des usines interdite.
Les grèves reprirent néanmoins : en 1987, 10 000 salariés de la papèterie sont en grève – 1988, plus de 20 000 sidérurgistes en font autant pendant 5 mois et arrachent une hausse des salaires de 250%. Les manifestations massives le 1° mai reprirent et des milliers de travailleurs sont en grève en 1990 dans le papier, le textile et les mines. Les 48 000 mineurs de Zonguldak font 36 jours de grève avec l’appui de toute la population : ce sont 100 000 personnes qui marchent sur Ankara le 3 janvier 1991 où l’armée les arrête avant d’atteindre la capitale. Mais ils obtiennent aussi 250 % de hausse de salaire.
Le gouvernement prit prétexte de la Guerre du Golfe et du combat séparatiste kurde pour interdire les grèves.
De la crise de l’Etat bourgeois des années 1990 à l’arrivée des « islamistes » au pouvoir
On appelle « Etat profond » la décomposition des institutions par les affaires et la corruption qui ont marqué la décennie 90. L’armée resta l’arbitre des différentes combinaisons gouvernementales.
Le retour au pouvoir du vieux social-démocrate Ecevit du Parti démocrate de gauche en 1999 permit de nouvelles attaques contre la classe ouvrière (notamment contre le régime des retraites) sans réaction syndicale appropriée.
L’année 1999 fut marquée par l’arrestation en février du chef du PKK, Abdullah Ocalan, utilisée pour restaurer l’union nationale. Mais le séisme d’Izmit en août montra la totale incurie de l’Etat, les populations étant secourues par des ONG, notamment islamistes.
La crise financière russe de 1998 plongea la Turquie – intégrée dans au marché mondial -dans une profonde récession en 2001 : à l’endettement, l’inflation et le chômage de masse le gouvernement Ecevit répondit par les privatisations et l’austérité pour les travailleurs.
Cette crise donna la majorité absolue à l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) dirigé par Erdogan aux élections de 2002, alors que le CHP obtint environ 1% des voix après 3 ans de pouvoir !
Erdogan, d’origine très modeste, a été maire d’Istanbul de 1994 à 1998, prétendant être chef du « parti des pauvres et des déshérités », champion de la lutte contre la corruption et victime de l’armée. Il s’appuie sur les confréries religieuses et la petite bourgeoisie (commerçants et artisans).
Au pouvoir, il applique une politique libérale de privatisations qui lui vaut la bienveillance des Etats-Unis. Il négocie activement l’intégration de la Turquie à l’UE.
L’opposition du CHP se concentre sur la « question laïque » prônant le recours à l’armée comme rempart contre l’islamisme. En fait AKP et CHP sont deux partis bourgeois défendant à leur manière des fractions différentes de la bourgeoisie en rivalité pour le contrôle de l’appareil d’Etat.
Le maintien d’Erdogan au pouvoir s’explique aussi par l’exceptionnelle croissance économique de la Turquie au cours des années 2000 : + 5 à 10 % de croissance annuelle et PIB multiplié par 3 en 10 ans, la hissant au 18° rang mondial. Considérée comme la « Chine de l’Europe », elle attire l’implantation de capitaux et de trusts étrangers (Ford, Général Electric, Axa, Renault, Lafarge,…).
Bilan de la décennie Erdogan
* sur le plan politique, la non-intégration de la Turquie à l’UE s’explique par la crainte de Sarkozy de voir le poids de l’Allemagne (1° partenaire économique de la Turquie) renforcé – mais aussi crainte de la bourgeoisie européenne de la concurrence turque. Il faut maintenir le différenciel de développement si favorable aux entreprises européennes.
[Cela explique sans doute le camouflet infligé à la Turquie par l’UE en reconnaissant la république chypriote grecque comme Etat souverain, membre de l’UE.]
* le gouvernement Erdogan poursuivit une répression implacable contre les journalistes, les intellectuels, les étudiants, les organisations de défense des droits de l’homme. La Turquie compterait 8 000 prisonniers politiques
* politique libérale anti-ouvrière qui se traduit par de très fortes inégalités sociales accentuées par la forte croissance des années 2000 : fortunes insolentes de la bourgeoisie stambouliote alors qu’une grande partie de la population est privée des services les plus élémentaires : eau, électricité, écoles, médecins, …et que 15% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Si la Turquie est aujourd’hui la 1° puissance du Moyen Orient, la 7° puissance économique de l’Europe et la 15° du monde (membre du G20), elle le doit à des gains de productivité multipliés par 20 entre 2005 et 2010. Mais la croissance est très fortement ralentie depuis 2012 : le PIB a connu un taux de croissance moyen annuel de 5,2% entre 2002 et 2012. Si la croissance était encore de 8,8% en 2011, elle est tombée à 2,2% en 2012. Le taux d’endettement est de 37% du PIB mais l’inflation est de 9% pour l’année. La chute de la livre turque face au dollar est la conséquence de la fin des prêts à faible taux d’intérêts programmée par la FED, alors que la Turquie a besoin de capitaux pour financer le déficit chronique de sa balance des paiements (41 milliards d’€) : elle est obligée d’emprunter aujourd’hui à 10% sur le long terme, ce qui traduit la défiance des investisseurs étrangers.
La Turquie compte officiellement 3 millions de chômeurs pour une population active de 27 millions (soit un taux d’activité de 35 % seulement pour les 75 millions de Turcs, dont plus du quart dans l’industrie, les 2/3 dans les services, le tourisme en particulier) mais il faut compter aussi de nombreux sans emplois et emplois précaires. L’absence de contrat de travail et CDD sans limite de durée sont la règle alors que 500 000 travailleurs seulement sont protégés par une convention collective qui ne peut s’appliquer que dans les entreprises de plus de 30 salariés.
Le reflux du mouvement ouvrier a permis au gouvernement Erdogan de limiter les droits des travailleurs. Les fonctionnaires sont toujours privés du droit de grève. Droit de grève et droit syndical sont très encadrés dans le privé où les privatisations ont été massivement engagées par le gouvernement.
La durée hebdomadaire de travail est officiellement de 45 H. pour un SMIC de 350 € mais c’est souvent plus de 60 H. qui sont exigées sans salaire minimum : la flexibilité est de règle. Le droit à la retraite a été repoussé à 65 ans et rarement à taux plein.
Quels enjeux et quelles perspectives pour la classe ouvrière aujourd’hui ?
Des combats de classe qui se poursuivent :
* 2010 a été marqué par la grève massive des travailleurs de Tekel, monopole des tabacs, privatisé : à l’annonce de 12 000 suppressions d’emplois, des milliers de travailleurs affluèrent sur Ankara et y campèrent plusieurs semaines, soutenus par la population et malgré la répression policière, avec comme mot d’ordre : « Mourir dans l’honneur plutôt que vivre dans la misère ».
* le mécontentement ouvrier a contraint les organisations syndicales à appeler à une journée nationale de mobilisation en 2010 puis en 2011.
* en 2012, les fonctionnaires (éducation, santé, transports) ont fait 3 jours de grève malgré l’interdiction qui leur est faite. Grève massive également dans le secteur textile et dans l’usine Renault de Bursa.
Que traduit la mobilisation de la place Taksim au printemps 2013 ?
Mouvement spontané (à l’exemple des Indignés espagnols), ample mais hétérogène, sans revendication commune ni leader : classes moyennes occidentalisées, étudiants, minorités religieuses s’opposent aux projets immobiliers du « nouveau sultan » Erdogan qui, fort de ses trois victoires aux législatives, projette de se faire élire président de la république au suffrage universel en 2014.
Une fois de plus, l’Etat policier a réagi d’autant plus violemment qu’il n’y a pas d’alternative politique crédible : le CHP, principal parti d’opposition est largement discrédité, le syndicalisme révolutionnaire a montré ses limites et nombre de militants ont été anéantis ou sont en exil après des décennies de combat contre la dictature.
L’appel commun lancé par la DISK (confédération des syndicats du secteur privé qui revendique 420 000 adhérents), la KEST (confédération des syndicats du secteur public qui revendique 250 000 adhérents), le TMMOB (syndicat des ingénieurs et architectes), le TTB (syndicat des médecins turcs) et le TDB (syndicats des dentistes turcs) pour une grève générale le 17 juin 2013 montre les limites de ce mouvement : leur déclaration commune dénonce « la violence policière disproportionnée » (aurait-elle été plus acceptable si elle avait plus soft ?), et appelle à défendre les « droits légitimes », sans préciser lesquels en dehors de « liberté, justice, démocratie », et « l’arrêt de l’agression de l’AKP » et non son renversement. On comprend pourquoi la grève fut peu suivie.
Quelle perspective politique ? En l’absence de partis d’origine ouvrière implantés parmi les travailleurs, en raison de la bureaucratisation syndicale liée à l’appareil d’Etat, les mots d’ordre transitoires pourraient être : rupture avec tous les partis bourgeois (et en premier lieu AKP et CHP). La défense des libertés démocratiques et des droits ouvriers sont liés : elle nécessite la construction d’organisations indépendantes du pouvoir et la perspective d’un gouvernement ouvrier pour satisfaire les besoins de la population.