Pour la construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire et d’une Internationale Ouvrière Révolutionnaire
8 Avril 2013
A la Chambre, la coalition dite de « centre-gauche » menée par Pier Luigi Bersani, donné largement vainqueur dans les sondages durant des mois, ne devance ainsi la coalition de Berlusconi que de 55.000 voix, moins de 0,4% des votants, et ne doit qu’à cette avance misérable la majorité des sièges, car la loi électorale italienne attribue automatique 55% des sièges à la coalition arrivée en tête – le solde étant attribué selon un mode proportionnel.
Au Sénat, ce système majoritaire se décline au niveau régional, si bien que l’avance de voix de la coalition de « centre-gauche » pourtant légèrement plus confortable qu’à la Chambre (200.000 voix d’avance sur la coalition de Berlusconi), se traduit par une répartition voisine des sièges (113 contre 116), dans la mesure où chaque liste remporte un nombre équivalent de régions...
Les deux Assemblées remplissant peu ou prou les mêmes fonctions et n’étant pas hiérarchisées (à la différence de l’Assemblée Nationale en France, qui a le primat sur le Sénat), l’absence de majorité au Sénat ne permet pas d’envisager la constitution d’un gouvernement stable, dans la mesure où le M5S n’envisage aucun soutien automatique au Parti Démocrate et pas davantage à Berlusconi.
Des coalitions traditionnelles en déroute
Par rapport aux élections de 2008, la participation régresse de 5 points, diminuant de 80% à 75%.
La coalition dite de centre-gauche perd plus de 3,5 millions de voix, pour n’en conserver qu’à peine 10 millions. C’est quasiment deux fois moins de suffrages qu’en 2006 – qui avait conduit au second gouvernement Prodi - où elle avait recueilli 19 millions de voix !
Cependant, même s’il a surpris les commentateurs, le score de la coalition de Berlusconi est également bien faible : il perd également 8 millions des 18 millions de voix qu’il avait obtenues aux précédentes élections de 2008.
Le score de la coalition de Monti, malgré les soutiens inconditionnels du capital financier, ne rend pas non plus compte de l’ampleur de sa faiblesse : s’il remporte 3,6 millions de voix, soit un peu plus de 10% des voix, il n’est pas inutile de rappeler que le parti « centriste » de l’UDC (aile dite droite de l’ancienne Démocratie Chrétienne) rassemblait déjà 2 millions de voix en 2008.
Mais ces scores piteux et le décollage de M5S sont d’abord le résultat de leurs propres politiques.
Une économie en déroute
Comme tous les pays d’Europe, l’économie italienne a subi de plein fouet la crise économique et financière de 2007-2008, mais la descente aux enfers a continué. Dans la foulée de la crise grecque, la crise de la dette depuis 2010 a rendu les finances exsangues - la dette publique italienne dépassant 125% du PIB et le taux des certaines émissions obligataires ayant dépassé 7 % (à 10 ans), lorsque l’incertitude sur le devenir de la dette grecque était au plus fort – un taux insoutenable.
La situation ne s’améliore pas : depuis l’été 2011, l’Italie a connu 6 trimestres consécutifs de récession, dont -0,9% au dernier trimestre 2012, -2,4% sur l’ensemble de l’année 2012.
La bourgeoisie italienne, comme la bourgeoisie française, subit de plein fouet la concurrence allemande, exacerbée par la mise en place de l’euro qui supprime toute possibilité de dévaluation et empêche tout réajustement des monnaies. Conformément aux objectifs de l’impérialisme allemand qui vise à transformer ses principaux concurrents industriels au sein de l’UE – français et italien (les exportations industrielles italiennes et françaises sont d’un niveau voisin, et le solde commercial italien bien meilleur) – en un champ de patates, la production industrielle italienne non seulement n’a jamais récupéré depuis la crise de 2008, mais elle demeure inférieure de 20% par rapport ce qu’elle était en 2000.
Pour le prolétariat italien, c’est évidemment une situation dramatique, et notamment l’explosion du chômage, qui touche désormais aussi le nord et plus seulement les régions du centre et du sud.
Le gouvernement « technocrate » de Monti… et ses appuis
A l’automne 2011, sous les coups de butoir de la crise de la dette démarrée durant l’été, la majorité de Berlusconi est en pleine décomposition : de nombreux députés quittent le parti ; d’autres réclament un changement de politique. Le ministre de l’économie, Giulio Tremonti, est contraint à la démission. Et sa coalition perd symboliquement la mairie de Milan, fief bourgeois, au profit d’un avocat proche de l’ancien Parti de Refondation Communiste.
Car si la coalition de Berlusconi bénéficiait d’une majorité arithmétiquement confortable dans les deux assemblées issues des élections de 2008, il en était tout autre politiquement. Sa coalition, issue de l’explosion des partis bourgeois suite à l’opération « Mains Propres » au début des années 90, est depuis l’origine traversée de contradictions. L’équilibre est toujours resté périlleux entre la radicalisation de couches du petit patronat de la Ligue du Nord, le maintien des intérêts des couches arriérées et rentières de la bourgeoisie du sud et les gages à donner continuellement au capital financier. L’Union Européenne constitue logiquement le point de fracture fondamental, même s’il traverse cependant tous les partis de la coalition.
C’est donc contraint et forcé qu’il cède la main à Mario Monti et son gouvernement de « technocrates », pour la plupart non élus, en novembre 2011, et qui sera chargé de mettre en œuvre le programme réclamé par le capital financier, et que Berlusconi n’a plus les moyens politiques de porter : de nouvelles attaques sans précédent contre la classe ouvrière et ses acquis, mais aussi contre toute une partie des couches formant le cœur de l’électorat bourgeois mais que le capital financier n’a littéralement plus les moyens d’entretenir : taxis, pharmacies, professions libérales…
L’arrivée au pouvoir de Mario Monti se fait sans le soutien de la Ligue du Nord, qui prend alors officiellement ses distances avec Berlusconi. Elle ne peut donc se faire qu’avec le soutien plein et entier… du Parti Démocrate, le désormais lointain héritier du Parti Communiste Italien.
L’autodissolution de l’ancien PCI se poursuit
Le soutien « total » de Bersani à Monti, sur fond d’union nationale – alors que celui-ci annonce le report de l’âge légal à la retraite à 66 ans et la facilitation des licenciements – peut étonner, mais il est dans la suite logique de la politique menée par l’ancienne majorité du PCI depuis 20 ans.
Le Parti Démocrate, fondé en 2007 sur le modèle de son homonyme américain, s’est construit sur l’alliance entre une majorité issue de l’ancien Parti Communiste Italien et une minorité issue de l’aile dite « gauche », néanmoins bourgeoise, de l’ancienne Démocratie Chrétienne. L’objectif était de dissoudre le caractère ouvrier du parti, sa puissance organisationnelle, son lien avec les syndicats ouvriers, au sein d’une organisation plus large et plus molle, pour le compte de la bourgeoisie.
Bersani, tête de liste du PD aux dernières élections, est le parfait rejeton de cette lignée d’anciens cadres communistes (tels que Veltroni, d’Alema, Fassino) ayant pris en charge la transformation de l’ancien PCI, au prix d’un révisionnisme constant et d’un opportunisme inébranlable. Tout comme au sein de la coalition de Berlusconi, cette construction par nature bâtarde, bancale, a essuyé de sérieux conflits internes, mais a pu se maintenir unie autour de son soutien constant au capitalisme italien.
Après un an de « réformes » justement réclamées par le capital financier et l’impérialisme allemand, et une fois le sale boulot effectué (dans la mesure du possible), c’est à nouveau le parti de Berlusconi qui retire sa confiance à Monti, et anticipe de quelques semaines les nouvelles élections initialement prévues en avril. Le Parti Démocrate de Bersani aura soutenu Monti de bout en bout.
L’opportunisme touche aussi la « gauche de la gauche » italienne
Les partis se décrivant « à gauche » du Parti Démocrate ne sont jamais parvenus non plus à se reconfigurer durablement suite à la dissolution de l’ancien PCI, ne cessant d’osciller entre appui à des gouvernements locaux ou nationaux dominés par le Parti Démocrate, ou opposition et dissolution dans des organisations sans principes.
Lors des élections de 2008, le Parti de Refondation Communiste, issue elle-aussi du PCI (mais se réclamant toujours du « communisme ») avait chèrement payé sa collaboration au gouvernement Prodi entre 2006 et 2008, et perdu l’intégralité de ses députés, provoquant la mise au rencart de son dirigeant historique, Bertinotti. L’organisation a depuis éclaté : une aile a fusionné avec d’autres groupes sous le nom de « Gauche, Ecologie, Liberté », dirigée par Nichi Vendola, qui a réinvesti l’alliance avec le PD en se présentant en 2013 au sein de la même coalition, glanant par là 44 députés, malgré un score confidentiel (3,2%) et de redoutables contorsions programmatiques.
De l’autre côté, ce qui reste de Refondation Communiste s’est fondu dans un regroupement dominé par des juges, flics et écologistes sous le doux nom de « Révolution Civile » qui ne fait pas non plus grand cas des frontières de classe : avec 2,25% des voix et 765.000 voix à la Chambre, ils n’obtiennent néanmoins pas le moindre député.
Les travailleurs italiens désarmés
Malgré le brouillage des frontières de classe soigneusement et constamment entretenu par les organisations d’origine ouvrière depuis plusieurs décennies, les travailleurs continuent à se mobiliser régulièrement avec force, mais l’absence de débouché politique les impuissante.
Ainsi, en janvier 2011, les dirigeants de la FIAT organisent un chantage à l’usine Mirafiori de Turin, la principale usine du groupe, en faisant avaliser, par référendum, la dégradation drastique des conditions de travail contre le maintien des investissements et des emplois dans l’usine.
Parmi les syndicats, alors que la FIOM, syndicat de la métallurgie affilié à la CGIL (historiquement proche du PCI, et donc toujours d’une partie du PD), puissant à Mirafiori, fait campagne contre l’accord, et malgré ses appels, le PD refuse de prendre position. Bersani se contente d’indiquer qu’il « respectera l’issue du référendum », laissant ainsi la main libre au chantage de la FIAT.
Le « oui » l’emportera avec un maigre 54%. « La flexibilité reine », titre le lendemain l’Usine Nouvelle. Désormais « le site pourra tourner 24h sur 24, jusqu’à six jours par semaine. Le temps des pauses sera réduit et le nombre d’heures supplémentaires sera triplé. L’absentéisme anormal ou de grève entraînera des sanctions. (…) Le groupe peut désormais appliquer ces règles et faire sortir l’usine et ses salariés de la convention collective de la métallurgie en Italie. Un tournant historique pour l’industrie italienne. Sans compter que le principal syndicat du pays qui a refusé de signer l’accord ne sera plus représenté dans l’usine. » L’accord s’applique désormais à l’ensemble du groupe.
Le Mouvement 5 Stelle de Beppe Grillo : la confusion sans organisation
La confusion semée par la dissolution du PCI et ses dérives, l’éclatement politique laissent les travailleurs dans l’impasse. Face à ce vide politique sciemment organisé, le surgissement du M5S autour d’une figure improbable – Beppe Grillo, humoriste et acteur de télévision sur le retour (son heure de gloire date des années 80), n’ayant jamais appartenu à la moindre organisation politique ou syndicale – n’est pas complètement une surprise. Car c’est justement sur cette « virginité » que s’appuie Grillo – et qui pose autant de problèmes qu’elle n’en résout.
Son influence s’est construite progressivement autour de son blog politique, à partir de 2005, puis d’une série d’événements médiatiques dénonçant la corruption généralisée – dont les fameux Vaffanculo Day ne sont que la partie la plus visible – et qui ont fini par devenir de véritables événements de masse - à l’image de ses derniers meetings de l’hiver 2013 qui rassemblaient des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes dans la moindre cité provinciale.
Sur le fond, les évidentes contradictions de son discours ne sont guère plus étonnantes que celles de Bersani, Vendola ou Berlusconi – on trouve des revendications ouvrières légitimes, passées sous silence par le PD, comme l’abolition des lois Biagi ayant conduit à l’explosion des contrats précaires, la mise en place d’allocations chômage minimales, inexistantes en Italie, ou encore le retrait de la réforme Gelmini de l’éducation, avec la défense du « produire local », de la « démocratie électronique », des petits actionnaires ou encore de l’ environnement – la gestion des déchets et l’interdiction des incinérateurs, un de ses vieux chevaux de bataille, occupent une place démesurée dans son programme. Son projet de mettre en œuvre un référendum – en ligne ! – sur l’euro trouve évidemment un écho favorable dans de larges parties de la classe ouvrière comme de la bourgeoisie.
Mais son rejet peu nuancé de toute organisation – y compris les syndicats, « aussi vieux que les partis », qu’il conviendrait « d’éliminer », laisse peu de doutes sur le type d’organisation qu’il souhaite construire. Le Mouvement 5 Etoiles, avant d’être une organisation (à la structure quasi-inexistante), est une marque déposée, un site internet, un logo, contrôlés par Grillo, et dont il n’hésite pas à retirer unilatéralement le droit d’utilisation en cas de désaccord. Quelles que soient ses orientations, et l’engagement d’une fraction de la jeunesse et de la classe ouvrière, ce prototype de regroupement light, aux règles minimales, risque une désagrégation aussi rapide que son apparition.
A l’inverse, les travailleurs italiens ont besoin de construire un parti révolutionnaire solide, qui contrôle efficacement ses délégués, défende les intérêts de classe autour de ses principales revendications, et forme un front unique avec les syndicats ouvriers contre la bourgeoisie pour engager la rupture avec le capitalisme.