Le blog du groupe Révoltes

Pour la construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire et d’une Internationale Ouvrière Révolutionnaire

Ukraine

Indépendance de l’Ukraine : ni domination Russe, ni contrôle de l’Union européenne ; dehors l’armée russe et les diplomates impérialistes !

Les luttes politiques d’aujourd’hui en Ukraine à la lumière de l’histoire et de la géographie

L’Ukraine dans ses frontières actuelles – tracées en 1945 avec l’annexion de diverses provinces occidentales situées hors du territoire ukrainien historique [Volinie – Galicie – Bucovine – Transcarpatie], plus la Crimée rattachée en 1954 – compte 600 000 km2 (le plus grand d’Europe après la Russie) et 46 millions d’habitants (contre 52 millions il y a 20 ans). En 1990/91, 7 millions d’Ukrainiens travaillaient dans d’autres républiques soviétiques. Aujourd’hui, la population diminue en raison d’un fort déficit démographique et d’une émigration qui se poursuit.

Un espace convoité

« oukraïna » signifie « marche », « front pionnier » en russe. C’est ce que représentaient les vastes sols fertiles (« terres noires » au centre) s’étendant entre Dniestr à l’ouest et Donets à l’est jusqu’à le Mer Noire, pour les Tsars du XVIII°s. qui ont progressivement annexé ces territoires à l’empire. Le drapeau jaune et bleu symbolise d’ailleurs le blé et le ciel.

L’Ukraine est traversée en son centre par le Dniepr, axe de passage entre Mer Baltique et Mer Noire : cet isthme européen eut un rôle majeur dans les relations commerciales entre villes hanséatiques et empire byzantin jusqu’à ce que celui-ci fut affaibli au XIII s. (sac de Constantinople par les Croisés en 1204), l’isthme Mer du Nord/Mer Adriatique prenant alors le relai des relations commerciales nord/sud.

Mais le territoire ukrainien est aussi un espace ouvert d’est en ouest et soumis au cours de l’histoire à de multiples invasions : Scythes, Sarmates, Goths, Huns, Khazars, Slaves, Ruthènes et Varègues scandinaves qui auraient fondé la principauté de Kiev vers 900, Grecs, Turcs, Mongols, Magyars, Bulgares,… et plus tard, Allemands, Polonais, Baltes,… Ce champ de manœuvre illimité a connu de constants changements de frontières au cours des siècles. Un traité signé entre Polonais et Russes en 1667 partage le pays en deux au niveau du Dniepr.

L’aspiration nationale s’est développée au XIX°s. autour de la langue ukrainienne slave (au même titre que le russe), et de la religion orthodoxe adoptée au X°s.

Mais il a fallu attendre la fin de la 1° Guerre mondiale pour qu’un État se constitue, ou plutôt 3 États ukrainiens (bolchévique, blanc, nationaliste) passés sous contrôle soviétique en 1922. La féroce répression entreprise par Staline dans les années 30 – avec l’aide de Nikita Khrouchtchev, chef du PC ukrainien – contre les prétendus « koulaks » pour mettre la main sur les productions agricoles des terres noires (tchernozëm) au centre de l’Ukraine, a provoqué près de 4 millions de morts. Le régime stalinien a éliminé les élites intellectuelles, ouvrières et politiques ukrainiennes.

Le territoire a été mis en valeur après guerre et a fourni jusqu’au quart des productions soviétiques : charbon, fer, acier, gaz, blé, betteraves, pommes de terre, maïs. Il comptait plusieurs centres militaro-industriels (centrales nucléaires, dont Tchernobyl au nord, constructions de missiles, industries de pointe), surtout implantés dans le nord-ouest et l’industrie lourde dans la région du Donets au sud-est. Odessa fut et reste le port majeur de l’Ukraine. C’est Khrouchtchev qui octroie à l’Ukraine la Crimée – province autonome - en 1954

Mais ce développement a placé le territoire (comme les autres républiques soviétiques) dans une situation de totale dépendance du centre : les Ukrainiens ont toujours considéré que Moscou les traitait comme une colonie, vidait le territoire de ses richesses, sans assurer un développement pérenne : 1/5 de la population était russe et assurait les fonctions de commandement… en russe. Ces anciens apparatchiks sont toujours sur place et représentent encore près de 20% de la population, principalement dans la moitié sud-est.

Aucune infrastructure majeure n’a été construite du nord au sud : tous les chemins menaient à Moscou ! C’est encore le cas aujourd’hui où l’Ukraine est surtout un pont entre la Russie et l’Europe occidentale, par lequel transitent pétrole et gaz. Dès la proclamation de l’indépendance en 1991, les Ukrainiens ont cherché à prendre leurs distances avec leur puissant voisin, que ce soit les nationalistes, les masses ouvrières du Donbass ou les membres de la nomenklatura de l’ancien régime.

Qui contrôle le gaz en Ukraine, détient le pouvoir. C’est ainsi que les oligarques qui ont pris le contrôle du gaz lors de la privatisation de l’économie dans les années 90 (comme Ioulia Timochenko surnommée « Princesse du gaz ») sont devenus ministres dans les années 2000, négociant les accords avec la Russie. Car les Ukrainiens sont propriétaires des gazoducs et des réservoirs : 60% du gaz russe est exporté vers l’UE (soit le ¼ de sa consommation de gaz) et empruntent ces tubes. C’est pourquoi Gazprom a fait construire avec l’aide de BASF et GDF-Suez notamment, le « Nord Stream » qui alimente directement l’Allemagne par la mer Baltique (Gerhard Schröder étant à la tête du consortium qui exploite ce gazoduc !). Un « South Stream » est en construction sous la mer Noire vers l’Italie et l’Autriche pour échapper au contrôle ukrainien.

D’âpres négociations ont toujours eu lieu entre dirigeants ukrainiens et russes quant aux royalties et au prix du gaz. Aujourd’hui, l’Ukraine a une dette gazière de 3,5 milliards de $ vis à vis de la Russie qui a promis en novembre un échelonnement de la dette et la baisse de 30% du prix du gaz en échange d’un ralliement à l’organisation eurasienne rêvée par Poutine.

Les luttes politiques depuis l’indépendance

Comme dans tout le territoire de l’ex URSS, l’effondrement de l’Etat soviétique s’est traduit par un effondrement de l’économie (largement obsolète et peu productive), par la privatisation du sol, des ressources minières et agricoles, au profit des anciens apparatchiks qui ont repris les rênes d’un pouvoir pseudo démocratique en se comportant comme de véritables mafias. Mais ils ont dû progressivement affronter une nouvelle classe de jeunes entrepreneurs formés aux règles du capitalisme en occident et qui leur disputent aujourd’hui le pouvoir.

C’est le cas en Ukraine où les multiples partis politiques ont été constitués autour de l’an 2000 sur une base nationaliste libérale. Ils sont une dizaine aujourd’hui, dont certains n’ont qu’un ou deux députés élus.

Les principaux partis politiques ayant obtenu des députés aux élections législatives d’octobre 2012

Le parlement – Verkhovna Rada – compte une seule assemblée de 450 députés élus pour 5 ans : la moitié des sièges sont attribués à la proportionnelle, l’autre moitié au scrutin uninominal à un tour.

Parti des Régions (russophones - Viktor Ianoukovitch) : 30% des voix (185 députés)

Union panukrainienne « Patrie » (libéral conservateur, de Ioulia Timochenko) : 25% des voix (101 députés)

Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme (UDAR de Vitali Klitschko : conservateur pro-européen, membre du PPE) : 14% des voix (40 députés)

Parti communiste ukrainien (implanté à l’est) : 13% des voix (32 députés)

Union panukrainienne « Liberté » (Svoboda – « social-national » fasciste) : 10,5% des voix – (37 députés)

Les spécialistes notent que, davantage qu’une opposition entre nationalistes ukrainiens de l’ouest et russophones de l’est, il s’agit d’abord d’un conflit politique et social.

Viktor Iouchtchenko (« Notre Ukraine », libéral pro-européen), élu président en 2004 [au 3° tour de scrutin obtenu par la révolution orange de novembre/décembre 2004, provoquée par les fraudes massives attribuées à Ianoukovitch, élu au 2° tour] avait beaucoup déçu les Ukrainiens touchés par un chômage massif et dont le niveau de vie stagnait : faibles investissements étrangers, crise de 2008 qui a aggravé la situation, suspension des aides du FMI en raison de l’absence de réformes structurelles….

Aux élections présidentielles de 2010 qui opposaient Ianoukovitch et Timochenko, c’est le russophone soutenu par Poutine qui l’emporte de 5 points avec moins de 50% des voix. Il fait arrêter sa rivale en 2011 pour corruption !

Mais les dirigeants politiques – de la majorité comme de l’opposition – suscitent une forte méfiance des Ukrainiens : très attachés au pluralisme politique et aux libertés chèrement conquises, ils n’entendent pas se soumettre à un pouvoir corrompu, mafieux et criminel, qui est prêt à défendre par tous les moyens ses privilèges. Les hommes au pouvoir et les oligarques – dont le fils de Ianoukovitch – ont placé des millions de $ en Autriche et à la City de Londres, notamment. Une douzaine de personnes contrôleraient 50% des richesses du pays.

Les manifestants crient « Bandits, dehors » contre la clique de Ianoukovitch.

Les premières manifestations ont eu lieu le 21/11/2013 après la suspension de l’accord d’association avec l’UE. Le 30/11, on comptait 10 000 manifestants, délogés par la police ; ce sont donc 500 000 manifestants qui se sont rassemblés le 1/12.

En fait, après de longs mois de négociations avec l’UE pour un accord de libre échange et une possible intégration à l’OTAN - et contrairement à ses engagements de campagne - Ianoukovitch s’est vendu au plus offrant le 17 décembre pour éviter la faillite : l’Ukraine a une dette de 73 milliards de $, soit 48% de son PIB. Poutine – qui recherche un allié et protège son glacis occidental - a promis 15 milliards de $ sous conditions + une baisse d’1/3 du prix du gaz russe.

Et quand Ianoukovitch a offert le 24 janvier – après deux mois de manifestations massives - le poste de 1° ministre et de vice ministre aux principaux dirigeants de l’opposition, ceux-ci ont été hués par la foule qui disait : « Nous ne voulons pas de négociations, nous voulons une révolution ! ». Arseni Iatseniouk (chef du premier parti d’opposition « Union panukrainienne – Patrie » de l’ancien premier ministre, Ioulia Timochenko) et Vitali Klitschko (Udar), ont rapidement décliné l’offre.

Ce qu’exigeaient les manifestants, c’est le départ de la clique au pouvoir, en premier lieu, la démission de Ianoukovitch, des élections présidentielles dès cette année et non en 2015, l’abrogation des lois répressives du 16 janvier 2014 (qui criminalisaient les manifestations politiques), l’amnistie de tous les manifestants arrêtés et le retour à la constitution parlementaire de 2004 (alors que Ianoukovitch a fait adopter des dispositions qui renforcent le pouvoir exécutif).

C’était l’objectif politique des centaines de milliers de manifestants organisés en dizaines d’associations (notamment sur la place de l’indépendance à Kiev, le Maïdan, mais aussi à Lviv, dans l’ouest du pays) qui ont dressé des barricades et affronté pendant trois mois le pouvoir, les forces de répression qui ont fait des dizaines de morts, les lieux de pouvoir et le froid.

Pour sauver les meubles, le Parlement convoqué par le président en session extraordinaire le 28 janvier a voté par 361 voix contre 2 (!) l’abrogation des lois scélérates du 16 janvier. La premier ministre Azarov a été contraint de démissionner et son gouvernement avec lui. L’unité de la clique au pouvoir s’est lézardée.

Prétextant le chaos et le massacre de dizaines de manifestants, les puissances européennes, l’Allemagne en tête, flanquée de Laurent Fabius et d’un dirigeant polonais, ont organisé une négociation marathon de 20 heures le 20 février entre Ianoukovitch et les représentants de l’opposition pour aboutir à un accord : accord rejeté par la foule de Maïdan qui ne peut accepter de négocier avec les responsables des massacres. C’est ce qui a poussé le gangster Ianoukovitch à fuir le pays dans la nuit du 21 au 22 février….pour réapparaître sur les écrans russes le 28, au moment où les troupes russes envahissent la Crimée, position stratégique majeure avec la flotte russe de la mer Noire.

L’évolution du conflit montre aujourd’hui que l’Ukraine est un enjeu entre les impérialismes occidentaux et russe. Si l’UE reste très dépendante du gaz russe, Poutine n’a pas – du point de vue des intérêts de sa clique d’oligarques – les coudées franches en Ukraine car l’économie russe dépend à 71% de l’exportation de ses hydrocarbures, dont le prix – notamment du gaz – pourrait baisser en raison d’une forte production américaine : les Etats Unis sont devenus les plus gros producteurs mondiaux de gaz grâce au gaz de schiste, capables de concurrencer le gaz russe sur les marchés européen et asiatique.

C’est dans cette partie de poker menteur que la poignée d’oligarques ukrainiens – issus des régions industrielles russophones, car leur fortune s’est constituée lors des privatisations massives de l’industrie dans les années 1990 – reprennent la main en Ukraine contre Poutine dont le traitement de ses propres oligarques a de quoi leur faire préférer une Ukraine indépendante à la tutelle de Moscou. Ils ont l’argent, les milices privées et les médias nécessaires pour tirer les ficelles à Kiev et imposer le futur président.

C’est dans ce contexte qu’a été mis en place un « gouvernement de transition» le 27 février, présidé par le banquier Arseniy IATSENIOUK du parti « Patrie » de Timochenko. Ancien président du Parlement, ancien ministre des affaires étrangères et de l’économie, il a été président de la Banque centrale …et avait obtenu 7% des voix aux élections présidentielles de 2010 !

Outre une majorité d’ultra-libéraux pro-européens, banquiers pour la plupart, et pour certains, membres corrompus de l’ancienne clique au pouvoir, ce gouvernement compte 6 ministres du parti néo-nazi Svoboda chargés notamment de la défense et de l’ordre. Et ce sont les principaux oligarques qui sont nommés gouverneurs des provinces.

Le programme de cette équipe se résume à : privatisations, dérégulation, réduction de 50 % des pensions, augmentation du prix du gaz et réduction drastique des dépenses publiques en échange de prêts du FMI et de l’UE. Il s’agit donc d’un gouvernement très réactionnaire, antidémocratique, anti-ouvrier, soumis aux impératifs de l’impérialisme et qui ne répond en rien aux attentes des manifestants de Maïdan.

Le peuple ukrainien est à l’évidence totalement expulsé de la scène dans le règlement du conflit. Si l’on peut parler de « révolution populaire », on ne peut que constater l’absence d’organisations ouvrières.

Aucune perspective politique n’est ouverte en dehors du maintien d’un pouvoir mafieux, voire de l’éclatement de l’Ukraine qui a déjà commencé par l’invasion de la Crimée par Poutine et par la sécession programmée.

Et pendant ce temps, « la coopération militaire entre Moscou et Paris ne souffre en rien de la crise ukrainienne », titre Le Monde du 9/10 mars 2014 ! Tous les dirigeants impérialistes semblent donc avoir intérêt à calmer le jeu pour que les affaires juteuses se poursuivent.

Faute de parti ouvrier, ce sont les clans de la bourgeoisie qui tentent de tirer les marrons du feu pour se maintenir au pouvoir, en cherchant la protection des puissances impérialistes occidentales ou russe. Un authentique parti ouvrier révolutionnaire d’Ukraine pourrait avancer les mots d’ordre suivants pour que la révolution ne soit pas confisquée par la bourgeoisie :

Dehors tous les clans mafieux qui confisquent le pouvoir !

Prise de contrôle de tous les grands moyens de production par le peuple ukrainien !

Dehors les troupes russes de Crimée !

Dehors les diplomates et dirigeants européens et américains !

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