Pour la construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire et d’une Internationale Ouvrière Révolutionnaire
18 Janvier 2016
Question éminemment actuelle tant les problèmes posés par cette révolution qui a échoué sont ceux d’aujourd’hui : quelle analyse faisons-nous des conditions objectives ? Quel parti faut-il construire et quelle place doit-il occuper pour une révolution prolétarienne victorieuse ? Quelle stratégie mettre en place face aux multiples organisations et courants se réclamant de la classe ouvrière? Et là encore, la question du Front Unique est au centre des débats.
L’ouvrage de Pierre BROUE (Révolution en Allemagne – 1917/1923) publié en 1971 reste encore aujourd’hui la référence car, outre la méthode maîtrisée d’un ouvrage d’Histoire (questionnement, croisement des sources …), il témoigne de l’engagement politique de l’auteur à un moment où le PCI était une organisation ouvrière marxiste.
L’auteur déplore l’impossibilité d’accéder aux archives de la RDA et de l’URSS à la date de son travail. D’autant que l’historiographie a été longtemps marquée par les falsifications staliniennes : les opposants allemands à Staline ont été éliminés ou rayés de l’histoire officielle comme « trotskystes » (tel Paul Lévi ou Karl Radek). Et même ceux qui se sont ralliés à Staline ont été éliminés par les purges de 1936/37.
L’histoire officielle du KPD a été rédigée par des hommes comme Walter Ulbricht et la thèse officielle a été longtemps que la révolution de novembre 1918 était une « révolution bourgeoise », les conseils d’ouvriers et de soldats, des instruments aux mains de la bourgeoisie.
Si l’on se réfère à quelques pages publiées par le même sujet dans « Le prolétaire » n°491 – Nov.-Déc.2008 – Janv.2009 par le Parti Communiste International, qui ne prétend pas rédiger l’histoire de la révolution allemande mais tirer les leçons de son échec, deux remarques s’imposent : à aucun moment les conditions objectives ne sont évoquées et la stratégie du Front Unique est ici totalement rejetée. L’échec n’est expliqué que par l’incapacité des chefs à assumer leurs responsabilités. Ce n’est pas totalement faux, mais trop limité pour servir d’enseignement. Ne peut-on s’en remettre qu’à des conditions subjectives et en l’occurrence, aux seules qualités personnelles des dirigeants, pour assurer ou non la victoire de la révolution ?
Concernant le déroulé des événements révolutionnaires de 1918/19 puis de 1923, on se reportera utilement à l’article paru dans « COMBATTRE POUR LE SOCIALISME » n°12 de mai 2003 qui ne tire cependant les leçons de ces événements qu’en une dizaine de lignes
Introduction
L’importance majeure de la révolution allemande est due au fait que son échec a permis à Staline de l’emporter en URSS contre l’Opposition de Gauche et à l’Allemagne de sombrer 10 ans plus tard dans la barbarie. Ce n’est donc pas rien.
La construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire en Allemagne a été confrontée à de multiples écueils : gauchisme – opportunisme – sectarisme – révisionnisme – activisme … bien que les militants révolutionnaires fussent en contact avec les bolcheviks dès le début de la guerre. Mais il faut lier les difficultés rencontrées par le POR à celles de la III° Internationale.
L’Allemagne au début du XX°s
1) un pays capitaliste avancé fondé sur un puissant développement industriel (charbon – fer – carbochimie – électricité – mécanique), appuyé sur une recherche appliquée à l’industrie, et un commerce international offensif. Mais ce développement tardif par rapport à l’Angleterre et la France a restreint les conquêtes coloniales à quelques miettes en Afrique australe.
Cette puissance industrielle a permis de forger le plus puissant prolétariat d’Europe.
2) une révolution bourgeoise inachevée
La bourgeoisie allemande a préféré le maintien du système monarchique face à la poussée révolutionnaire des masses en 1848. D’où une unification tardive (janvier 1871 après la victoire sur l’Autriche en 1866 et sur la France en 1870) sous la houlette prussienne qui compte 50% de la population depuis sa main mise sur la Ruhr et 90% des ressources. Mais cet État fédéral de 25 territoires de taille très diverse repose sur un système très décentralisé.
Néanmoins le gouvernement impérial contrôle les affaires étrangères, l’armée, la poste et télécommunications, le commerce, les douanes... ;
Le chancelier n’est responsable que devant l’empereur et les pouvoirs des 2 chambres (Bundesrat = délégués des États – Reichstag = élu au suffrage universel restreint) sont limités : elles n’ont pas l’initiative des lois et ne peuvent renverser le gouvernement.
Ce n’est pas un régime démocratique bourgeois. La Prusse domine avec la caste des junkers (autocratie guerrière féodale) : il s’agit donc d’une structure politique archaïque.
3) une société présocialiste ?
- la population est urbanisée pour les 2/3 en 1910 avec 23 villes de plus de 200 000 H (dont plus de 4MH à Berlin)
- les ouvriers sont majoritaires : 8,6 M + 3,3 M ouvriers agricoles sur les grands domaines. Une alliance est donc possible entre prolétariat urbain et rural.
Les masses ouvrières sont éduquées et organisées. Une aristocratie ouvrière, limitée en nombre, forme les cadres de parti social-démocrate plutôt conservateurs.
- un capitalisme concentré en un petit nombre de mains : Thyssen – Krupp (70 000 métallurgistes, dont 41 000 à Essen) – IG Farben créé en 1916 – AEG …
Nulle part en Europe n’existe une aussi forte fusion du capital financier et industriel.
- La grande bourgeoisie compte 75 000 familles soit environ 250 000 personnes
- la moyenne bourgeoisie compte environ 2 millions de personnes ; la petite bourgeoisie (employés de commerce et transports, fonctionnaires) est estimée à 1,7 millions.
4) guerre ou révolution ?
Le prolétariat est la seule force capable de contrer la grande bourgeoisie. Mais la démocratie bourgeoise est la soupape de sécurité contre la révolution et pour protéger la propriété privée.
Or l’Allemagne n’a pas d’échappatoire colonial d’où l’alternative : guerre civile ou guerre impérialiste ?
5) nationalisme ou socialisme ?
Le congrès de la II° Internationale à Bâle en 1912 décide de tout faire pour empêcher une guerre impérialiste : en cas de guerre, il faut soulever les peuples contre le capitalisme.
Face à ce danger, le « christianisme social » prône le « socialisme national » d’où la politique « sociale » de Guillaume II et l’exaltation du sentiment national teinté d’antisémitisme.
II La social démocratie avant 1914
1) elle fut fondée lors du congrès de Gotha en 1875 sur des bases lassaliennes. Mais pour Lénine, jusqu'au congrès de Stuttgart en 1907, c'est « la social-démocratie allemande qui a toujours soutenu le point de vue révolutionnaire marxiste ».
Mais le congrès de Stuttgart marque un tournant opportuniste. En effet, depuis 40 ans, le SD est devenu un parti de masse centré sur les revendications immédiates, mais aussi sur des activités culturelles et de loisirs. C’est un État dans l’État.
Il compte 1 million d’adhérents en 1914, obtient 4,250 millions de voix en 1912. Deux millions de travailleurs sont syndiqués.
Le parti dispose de 90 quotidiens, salarie 267 journalistes et 3 000 ouvriers dans la presse, ainsi que des milliers de permanents, sans compter 101 députés, etc…
C’est un véritable parti de classe.
2) réforme ou révolution ?
Les tendances divergent depuis sa création entre marxistes (Bebel, Liebknecht) et possibilistes proches du guesdisme mais l’unité a été sauvegardée.
Au congrès d’Erfurt (1891) la thèse de Kautsky l’emporte : le programme maximum s’accompagne d’un programme minimum de réformes. Ce révisionnisme est accentué par les thèses de Bernstein en 1898 qui remettent en cause le marxisme en considérant que le capitalisme connaît une ascension sans fin. Le socialisme ne serait plus la conséquence dialectique de la crise du capitalisme : il est donc nécessaire d’œuvrer au développement démocratique de la société. Rosa Luxembourg condamne cette position en 1903.
La révolution russe de 1905 provoque un choc et déclenche une grande grève des mineurs de la Ruhr contre les cadres syndicaux opposés à une grève générale politique.
Le congrès d’Iena (1905) vote pourtant le principe d’une grève générale politique à laquelle s’opposent les dirigeants syndicaux.
A partir de 1907, Kautsky prend la direction du parti et prône l’alliance avec la petite bourgeoisie pour des succès électoraux.
3) la bureaucratisation du parti
Les permanents incontrôlés tiennent d’une main de fer toutes les instances du parti : ses cadres, ses élus et tous ses salariés. Le parti se concentre sur ses succès électoraux.
Le parti compte alors 10% de travailleurs indépendants, 15% de travailleurs non qualifiés, la majorité étant une aristocratie ouvrière qui défend ses intérêts propres dans le cadre d’un statu quo social. Le bien être ouvrier leur semble lié aux succès de l’impérialisme allemand. Ils s’opposent donc à l’antimilitarisme, ce que défend Liebknecht qui est emprisonné 18 mois.
Les ouvriers sont sous-représentés lors des congrès. Ebert (ancien ouvrier, tôt promu dans l’appareil) devient secrétaire en 1906 puis président en 1913 à la mort de Bebel.
III les gauches de la social démocratie avant 1914
La direction est vivement critiquée pour son intégration à l’Etat bourgeois par Rosa Luxembourg, censurée, et par Karl Radek, exclu de la direction. Les opposants s’organisent en fraction avec leur propre presse – ce sont les « Radicaux de Gauche ».
Des personnalités brillantes mais marginales (estimés mais pas fédérateurs) animent l’opposition :
* Karl LIEBKNECHT – né en 1871 - avocat – organise la jeunesse mais ce n’est pas un homme d’appareil et son influence est limitée.
* Franz MEHRING – berlinois né en 1846– historien de la littérature – journaliste du parti – rompt avec Kautsky en 1910 et se rapproche de R. Luxembourg – ne joue pas de rôle dirigeant.
* Clara ZETKIN - née en 1857 – liée aux socialistes européens, dirige l’organisation des femmes socialistes – amie de Rosa Luxembourg.
Des étrangers immigrés :
* Anton PANNEKOEK – astronome hollandais – a formé de nombreux militants et dénoncé l’opportunisme des cadres du parti – proche de Lénine.
* Rosa Luxembourg – née en 1870 – juive polonaise – milite d’abord en Pologne puis en Allemagne (devient allemande par mariage blanc) – combat le révisionnisme pour la défense du marxisme dans des textes tels que « Réforme ou révolution », « Grève générale, parti et syndicat » - enseigne à l’école centrale du parti à Berlin ; mais elle critique le jacobinisme de Lénine et dénonce la rupture avec les menchéviks.
Lénine juge le parti essentiel dans la lutte révolutionnaire alors que Rosa Luxembourg pense que le mouvement des masses est primordial.
* RADEK (Carol Sobelsohn, dit) – autrichien né en 1885 – milite en Pologne avec R.Luxembourg – participe à la révolution de 1905 à Varsovie – arrêté, il s’évade en Allemagne où il combat le nationalisme et la pacifisme – il est exclu du SD polonais puis du SD allemand sous un prétexte fallacieux de vol.
Mais les gauches sont divisées face à la direction du parti. Il n’y a pas que des intellectuels : il y a aussi des militants ouvriers syndicalistes, très influents chez les jeunes socialistes ; mais leur confiance dans la primauté de l’action de classe fait qu’ils refusent de s’organiser en fraction.
IV La guerre et la crise de la Social-démocratie
1) les faits : le 31 juillet 1914, le bureau de la II Internationale lance un appel à lutter contre la guerre – le 1° août, le gouvernement allemand déclare la guerre à la Russie – le 2, l’exécutif du parti se réunit pour discuter du vote des crédits de guerre : les députés « révisionnistes » font valoir que l’autocratie russe menace les libertés allemandes et que le parti risque d’être interdit en cas de victoire russe … 78 députés se prononcent pour le vote des crédits contre 14. Mais par discipline de parti, tous les députés socialistes votent les crédits en séance, y compris l’aile gauche et Karl Liebknecht (ce qui fit croire d’abord à Lénine qu’il s’agissait d’une calomnie).
2) quelle signification eut ce vote et quelles en furent les conséquences ? La stupeur frappe les militants allemands et entraîne le désarroi des masses. L’appareil d’État exerce une terrible pression et fait appel à « tous ses fils », demandant à la Social-démocratie de garantir la paix civile face au danger extérieur – il n’y a plus de « voix pacifique vers le socialisme ».
Les classes dirigeantes offraient aux dirigeants ouvriers un rôle justifié par la reconnaissance d’un intérêt national commun aux travailleurs et aux patrons. Donc à la réintégration de la classe ouvrière et de son parti dans la patrie allemande.
Dès le 2/08, les dirigeants syndicaux signent des accords avec le patronat pour interdire la grève sous la menace de lock out contre la garantie des conventions collectives.
En France, la SFIO assure que pour garantir l’avènement du socialisme, il faut en finir avec le militarisme et l’impérialisme allemands.
BILAN
La greffe du bolchévisme a-t-elle pris sur le mouvement révolutionnaire allemand ?
* rappel des caractères des composantes de la Social-démocratie :
- corporatisme des syndicats de métier en accord avec le patronat
- révisionnisme de Berstein / Kautsky : la Social-démocratie se transforme en un mouvement nationaliste et « démocratique » - programme minimum/maximum
- anarcho-syndicalisme d’une frange importante des militants et antiparlementarisme : l’organisation à la base prime ainsi que l’action directe alimentée par la spontanéité des masses. Ces sont des « centristes » qui oscillent entre réformisme et révolution
- gauchisme = négation du passé et désir puéril de forcer le cours des événements, refus de tout compromis et de toute transition – maximalisme.
* le KPD est le produit de la lente décomposition de la Sociale démocratie (stricte organisation disciplinaire – programme minimum = réformisme.)
La guerre a posé l’alternative en ces termes : union sacrée nécessaire à la préservation des acquis, ou bien refus de la guerre impérialiste et préparation de la guerre civile ?
Certes, le bolchevisme est russe mais Lénine l’a toujours présenté comme élément d’une expérience mondiale qui a mené le prolétariat à la victoire. Or, il n’y a pas de militant allemand vraiment bolchevique.
Les militants ouvriers de Brême sont plutôt gauchistes/anarcho-syndicalistes.
Les Spartakistes de Berlin sont plus proches des bolcheviques (usage de la tribune parlementaire – militantisme au sein des syndicats …) mais leur conception du parti est différente : hostiles à la centralisation qui a bureaucratisé la SD – attachés à la spontanéité des masses – non prise en compte de « l’aristocratie ouvrière » et de ses dérives.
Mais spartakistes et gauchistes rejoignent les bolcheviques sur la nécessité d’une Internationale ouvrière pour la victoire de la révolution mondiale.
A la fondation du KPD en décembre 1918, il n’y a pas d’homogénéité. Il y a une plus grande cohésion lors du 2° congrès à Heidelberg, au moment où Lénine écrit « Le gauchisme, maladie infantile du communisme ».
Radek et Lévi sont les plus proches des bolcheviques et partisans du Front Unique car la Social-démocratie a su gauchir son discours et éliminer les droitiers pour se redonner un visage de parti ouvrier : c’est sa raison d’être de gagner les ouvriers à sa politique réformiste et réaliste pour contenir « l’aventure et l’irresponsabilité des révolutionnaires » ; d’où une forte pression sur les dirigeants ouvriers, syndicalistes notamment.
Le KPD doit avancer entre deux écueils : le putschisme et la dissolution dans un rassemblement unitaire.
En fait, ni la révolution russe ni la révolution de novembre 1918 n'ont réussi à rapprocher complètement les groupes qui se sont opposés avant et surtout pendant la guerre sur la façon de préparer et de mener à bien la révolution prolétarienne en Allemagne.
Les « radicaux de gauche » - les militants de Brême - et le groupe désigné sous ce nom à Berlin - ont marqué une tendance à l'unification. Une conférence réunie à Brême le 23 novembre 1918 décide la fondation d'une organisation nouvelle : les «communistes internationaux d'Allemagne » (I.K.D.) en rupture avec le SDI (qui avait scissionné avec la SD pendant la guerre) auquel les Spartakistes appartiennent encore.
Localement influents, notamment sur les chantiers et parmi les travailleurs des ports, ils ont toujours été hostiles à l'adhésion des révolutionnaires au parti social-démocrate indépendant..
Ils sont conscients en revanche qu'ils n'ont pas, à l'échelle de l'Allemagne, les forces suffisantes pour constituer à eux seuls l'embryon d'un nouveau parti révolutionnaire.
C’est le 29 décembre 1918 qu’est prise la décision de quitter la SDI et de fonder un nouveau parti.
Au congrès fondateur du KPD (et non Parti ouvrier communiste d’Allemagne ou Parti communiste révolutionnaire d’Allemagne) participent 83 délégués spartakistes et 29 de l’IKD: la division fait rage sur la participation ou nom aux élections à la Constituante et sur la nécessité de la renverser. Décision est prise de boycotter les élections. Le gauchisme l’emporte.
Rosa Luxembourg déclare : «Les grèves (...) deviennent de plus en plus le centre, l'essentiel de la révolution. C'est alors une révolution économique, et c'est par là qu'elle devient socialiste. La lutte pour le socialisme ne peut être menée que par les masses, dans un combat corps à corps contre le capitalisme, dans chaque entreprise, opposant chaque prolétaire à son patron. Alors seulement il s'agira d'une révolution socialiste. »
Mais aussi : « Nous n'avons pas le droit de reprendre et de répéter l'erreur de la première phase de la révolution, celle du 9 novembre, de croire qu'il suffit en somme de renverser le gouvernement capitaliste et de le remplacer par un autre pour faire une révolution socialiste. (...) Nous devons donner aux conseils d'ouvriers et de soldats un pouvoir tel que le gouvernement Ebert-Scheidemann ou de tout autre semblable ne sera plus que l'acte final. »
Résolution finale du 1°congrès de décembre 1918 :
« La Ligue Spartakus se refusera à accéder au pouvoir à la place des dirigeants actuels lorsque Scheidemann-Ebert auront fait leur temps. (...) Si Spartakus s'empare du pouvoir, ce sera sous la forme de la volonté claire, indubitable, de la grande majorité des masses prolétariennes, dans toute l'Allemagne, et pas autrement que sous la forme de leur adhésion consciente aux perspectives, aux buts et aux méthodes de lutte propagées par la Ligue. (...) La victoire de Spartakus ne se situe pas au début, mais à la fin de la révolution ».
Donc le parti n’est pas l’organe dirigeant de la révolution. Le parti n’a pas d’ordres à donner aux masses, n’a pas à appeler à l’insurrection armée si celle-ci n’est pas déjà dans la conscience de la majorité.
D’ailleurs, la structure du nouveau parti est extrêmement lâche, pour ne pas dire inexistante, beaucoup plus proche en tout cas de celle du parti social-démocrate indépendant que de celle du parti bolchevique.
« Nous pensons qu'il faut mettre fin au vieux système de subordination des localités à la centrale, et que les différentes organisations locales et d'entreprise doivent avoir une pleine autonomie. Elles doivent être autonomes dans leur activité, et ne doivent pas toujours attendre ce qui sera ordonné de haut en bas. (...) La centrale assume principalement la tâche d'assurer une direction spirituelle et politique et de résumer ce qui se passe à l'extérieur. »
Pour bien des militants communistes, la cristallisation d’un appareil solide, bureaucratique, était à l’origine de la dégénérescence de la Social démocratie, devenue un appareil de permanents intégré à l’appareil d’Etat. C’est cette idée qui a nourri le gauchisme et les idées de Rosa Luxembourg sur le rôle et la spontanéité des masses.
C'était là sans doute l'échec majeur des communistes allemands. La fondation d'un véritable parti communiste dans l'Allemagne de 1919 était difficilement concevable sans la participation de ces délégués ouvriers qui avaient la confiance du prolétariat berlinois, dont ils avaient dirigé les luttes pendant la guerre et les journées révolutionnaires. Quelques individus seulement, Paul Eckert, Fritz Winguth, Paul Weyer, vont rejoindre le K.P.D. (S.), auquel le noyau, et les milliers de militants qu'il influence, vont tourner le dos et tenir rigueur de ce qu'ils considèrent comme une véritable opération scissionniste.
« Coupé de ces militants organisateurs de la classe ouvrière, cadres authentiques et indispensables d'un parti ouvrier révolutionnaire, les dirigeants spartakistes - et ils en avaient sans doute conscience - étaient sans prise sur le mouvement profond des travailleurs dans les entreprises. D'un autre côté, privés de têtes politiques, ou plutôt à la remorque des hésitants de la gauche indépendante, les admirables combattants des usines berlinoises allaient s'empêtrer dans les exigences contradictoires d'une situation infiniment plus complexe que celle de la guerre au cours de laquelle ils avaient gagné leurs galons et leur autorité. Entre les deux groupes, d'autant plus rivaux qu'ils étaient proches, apparaissait en outre, dans une situation explosive, le risque d'une surenchère et d'une concurrence à gauche, considérablement accru par l'état d'esprit gauchiste qui débordait tous les groupes politiques. Le parti communiste, à peine né, déjà isolé des masses, s'était condamné à l'impuissance avant d'avoir commencé à agir. Les événements de janvier et l'assassinat de Liebknecht et Rosa Luxemburg allaient l'achever. L'acte décisif était à recommencer. » P.Broué.
Il a fallu attendre le 5° congrès de 1922 pour que l’idée d’un Parti Révolutionnaire rigoureusement organisé, centralisé soit adoptée : l’idée d’un état-major ouvrier pour détruire l’Etat bourgeois.
Discussion libre et discipline d’action sont les règles – 200 permanents payés au niveau d’un ouvrier qualifié, « fonctionnaires » révocables, non intégrés à la république de Weimar. Depuis les événements de 1919, le parti s’est doté d’un appareil clandestin illégal.
Dans ce travail, le rôle de l’Internationale Communiste fut primordial, y compris financier, notamment les 4 premiers congrès. Mais l’exécutif de l’IC n’a pas fourni d’appui stratégique au soulèvement de 1922 en raison de la situation dramatique en Russie.
Seul Radek est capable d’intervenir : il est chargé par l’IC de construire le KPD (il a participé à la révolution bolchévique : est rentré dans le même train que Lénine – est devenu vice commissaire aux affaires étrangères, a participé aux négociations de Brest-Litovsk, chargé de la propagande, …)
Il rentre en janvier 1918 à Berlin comme représentant des bolchéviques– combat contre le gauchisme – en 1920 il est secrétaire de l’IC et chargé de la question allemande – il élabore la théorie du Front Unique prolétarien et lance le mot d’ordre de transition : « gouvernement ouvrier ».
Il a été exécuté par Vychinski en 1939.
Trotsky revient sur l'affaire allemande.
En 1924, Trotsky est revenu sur la situation allemande en 1923, dans la célèbre préface « Leçons d'Octobre ». Comme à la fin de 1923, dans Cours nouveau, il estime que l'Allemagne a présenté en cette « année terrible » une situation exceptionnellement favorable pour la victoire de la révolution prolétarienne et recherche dans le parti lui-même les causes de cet échec.
La première erreur des dirigeants allemands a été, selon lui, une fausse estimation de la force armée de l'ennemi de classe, sous-estimation dans la période prérévolutionnaire, surestimation dans la période révolutionnaire d'avant l'insurrection.
Comparant le cours de la révolution allemande de 1923 avec celui de la révolution russe de 1917, il souligne la croissance, dans les deux partis révolutionnaires, des appréhensions et des hésitations à l'approche du moment décisif, rappelle l'opposition de Zinoviev et Kamenev à l'insurrection d'Octobre et constate que ce qui s'est passé en Allemagne, c'est le développement d'hésitations de ce genre dans la direction du parti qui ont fini par se communiquer aux masses.
Refusant le schéma de la gauche allemande qui opposait aux dirigeants timorés des masses ouvrières piaffant d'impatience, il écrit :
« La force d'un parti révolutionnaire ne s'accroît que jusqu'à un certain moment, après quoi elle peut décliner : devant la passivité du parti, les espoirs des masses font place à la désillusion, et l'ennemi, pendant ce temps, se remet de sa panique et tire parti de cette désillusion. C'est à un revirement de ce genre que nous avons assisté en Allemagne en octobre 1923 »
« Nous avons déjà vu qu'à notre époque de brusques revirements, ce qui est le plus difficile pour une direction révolutionnaire, c'est de savoir, au moment propice, prendre le pouls de la situation politique, percevoir son changement brusque et donner en temps voulu un ferme coup de barre. Une direction révolutionnaire n'acquiert pas de telles qualités simplement en prêtant serment à la dernière circulaire de l'Internationale communiste : leur conquête exige, outre des bases théoriques indispensables, l'expérience personnelle et la pratique d'une véritable autocritique »
La clef de la situation allemande en 1923 se trouvait entre les mains des communistes :
« Il devenait parfaitement clair que la bourgeoisie allemande ne réussirait à sortir de cette situation « sans issue » que si le parti communiste allemand ne comprenait pas clairement ce fait, et n'en tirait pas pour son action toutes les conclusions révolutionnaires nécessaires. Mais le parti communiste, qui avait justement la clef entre ses mains, ouvrit les portes à la bourgeoisie »
Il est exact que les ouvriers allemands, en octobre 1923, n'ont pas marché au combat. Ce n'est ni hasard, ni phénomène indépendant contredisant l'analyse suivant laquelle la situation allemande était révolutionnaire :
« Le prolétariat allemand aurait marché au combat s'il avait pu se convaincre que, cette fois, le problème de la révolution était nettement posé, que le parti communiste était prêt à aller à la bataille, qu'il était capable d'assurer la victoire. Non seulement les droitiers, mais les gauchistes, en dépit de la lutte acharnée qu’ils se livraient, envisagèrent jusqu'en septembre-octobre, avec un grand fatalisme, le processus du développement de la révolution ».
Ce sont, finalement, ces deux faiblesses de la direction allemande, son fatalisme — la croyance que la révolution va en quelque sorte se développer d'elle-même, indépendamment de leur propre politique — et son hésitation au moment décisif qui expliquent le fiasco :
« C'est la direction dans son ensemble qui hésita, et cette hésitation se transmit au parti et à travers lui à la classe ». Ce qu'il appelle « la crise de la direction révolutionnaire à la veille du passage à l'insurrection » est, pour Trotsky, un « danger général ». Il résulte de la pression, de la « terreur matérielle et intellectuelle exercée par la bourgeoisie au moment décisif » sur « certains éléments des couches supérieures et moyennes du parti ».
En 1917, Lénine, grâce à sa « sévère énergie », était venu à bout de l'hésitation des couches supérieures du parti née de cette pression. En 1923, et malgré l'existence d'une Internationale, il n'y eut rien de tel : l'hésitation conduisit à la défaite.
La faiblesse du K.P.D., ce sont les « démagogues » de sa gauche, échantillons de bohème intellectuelle experts dans le maniement de la phrase révolutionnaire mais incapables de peser une situation, de saisir le maillon qui permettrait d'attirer toute la chaîne, et qui entraînent derrière eux de bons militants ouvriers, mais aussi — comme l'a souligné Clara Zetkin dans sa lettre au congrès de Francfort — des petits bourgeois, des aventuriers et même de vulgaires antisémites, de toute façon pas mal de dilettantes, étrangers au mouvement ouvrier.
Sa faiblesse, ce sont les dirigeants de son aile droite, ballottés entre leur appréciation instinctive, leurs réflexes de prudence et les principes volontaristes d'un faux bolchevisme réduit à sa caricature, incapables de se battre jusqu'au bout.
Sa faiblesse, d'une façon générale, ce sont ses cadres, dévoués, désintéressés, courageux face à l'ennemi de classe, mais à peu près incapables de penser par eux-mêmes et marchant toujours l'oreille tendue dans la direction de Moscou d'où viennent des avis qu'ils tiennent pour la loi et les prophètes.
Encore faut-il se souvenir que ces dirigeants n'ont disposé que de quelques années pour faire leur expérience dans des conditions difficiles. Levi, avocat en 1914, intellectuel de gauche typique n'est pas, en tant que tel, intégré au mouvement ouvrier : c'est en définitive cet homme sur les épaules de qui repose, au début de l'année 1919, l'écrasante responsabilité de diriger le parti communiste au moment crucial de la révolution mondiale. Connaissant ses limites, redoutant son dilettantisme et son individualisme, les dirigeants bolcheviques usent pourtant de tout leur poids pour le conserver aux leviers de commande : il n'existe en Allemagne personne qui puisse faire mieux que lui.
Et ce n'est pas non plus par hasard si les services allemands de l'intérieur, en 1923, demandent à leur ambassade à Moscou de ne pas accorder à Radek un visa qui lui permettrait de revenir dans l'Allemagne en ébullition : cet homme dépasse de cent coudées les dirigeants du K.P.D.
Le parti a des dirigeants ouvriers, des organisateurs éprouvés, des théoriciens, des hommes capables de coordonner des grèves, d'encadrer des manifestations, de diriger des services d'ordre, capables aussi de se battre et de mourir à leur poste. Il dispose de bons orateurs pour les meetings de masse et pour les débats parlementaires, de clandestins qui sont d'habiles conspirateurs, de journalistes de talent, d'hommes capables d'écrire des livres et de pointer des mitrailleuses.
Il n'a personne qui, l'oreille collée au sol, entende l'herbe pousser, comme aimait à le dire Lénine, personne qui ne sache s'orienter dans une situation concrète.
Les faiblesses du K.P.D. étaient en définitive le reflet de celles de la social-démocratie telle qu'elle s'était développée avant la guerre de 1914-1918. Société dans la société, elle était parfaitement intégrée à travers une opposition de principe et une adaptation dans la pratique qui offrait expérience, responsabilités et tâches, non à ceux qui étaient capables de faire l'histoire avec les travailleurs, mais seulement à ceux qui voulaient faire de la politique en les utilisant.
Les dirigeants communistes issus des rangs de la social-démocratie d'avant guerre portaient tous son empreinte dans leur tendance à la passivité et leur propension au suivisme. Il faut, dans une large mesure, retourner le procès fait à la direction de l'Internationale communiste, sur ce plan, par la majorité des historiens. Car c'est en partie la médiocrité des hommes du K.P.D. qui a nourri en Allemagne le succès, le prestige, puis l'autorité et enfin le despotisme de Moscou à l'égard du parti allemand. Tant que la perspective de la révolution mondiale demeurait au centre des préoccupations des dirigeants bolcheviques, ce hiatus pouvait être tenu pour temporaire et l'espoir de le surmonter pour réaliste. Mais la dégénérescence de la révolution russe allait devenir facteur décisif dans un climat aussi propice : la domestication du K.P.D. par la fraction de Staline au pouvoir dans le parti russe n'a rencontré de la part de ce parti de centaines de milliers de membres, qu'une résistance médiocre, même lorsqu'elle aboutit à lui faire mener, face au danger mortel de la montée nazie la plus aberrante des politiques.
Dans la brève période de l'histoire du K.P.D. étudiée ici, l'un des faits les plus frappants est certes l'impasse du gauchisme et de toutes les théories révolutionnaires fondées sur la conception de la spontanéité des masses. L'impatience des révolutionnaires, la tragique illusion que de petits groupes de militants décidés, des minorités agissantes, peuvent se substituer à l'action des grandes masses, la croyance en la vertu des « actions exemplaires » émergent à tout instant de l'histoire du K.P.D. Elles sont, elles aussi, la rançon des années de domination exclusive de la pratique social-démocrate dans le mouvement ouvrier et de la faiblesse même du K.P.D., insuffisamment armé pour répondre rapidement aux aspirations révolutionnaires de la minorité active du prolétariat.
L'échec du K.P.D. en 1923 n'est finalement ni celui du « bolchevisme », ni celui du « spartakisme », et encore moins celui du « communisme ». C'est celui du mouvement socialiste allemand dans son ensemble, dont le K.P.D. a voulu — trop tard par rapport au développement de la crise mondiale — être simultanément l'aile révolutionnaire et le moteur de la réunification.
Après l’échec de 1923, le parti qui a hérité du nom du K.P.D. n'est plus celui de Levi et de Radek : il ne ressemble en rien à l'instrument révolutionnaire du prolétariat qu'ils avaient tous voulu construire. « Parti de type nouveau », soumis à l'autorité de son chef charismatique, Ernst Thaelmann, apparemment réplique prolétarienne du « Führer », infaillible et tout-puissant. En réalité copie, à usage allemand, du «chef génial» de l'Union soviétique, il n'est plus qu'un appareil destiné à accomplir les tâches qu'on lui assigne en fonction des besoins de la politique extérieure de la bureaucratie de l'Union soviétique, laquelle ne se soucie plus de révolution allemande, ou plutôt redoute un événement qui bouleverserait le statu quo précaire qui lui a permis de survivre.
Cette défaite finale était la conclusion de deux batailles distinctes, mais étroitement reliées par leurs origines et dans leurs conséquences.
La première s'était déroulée dans les usines et dans les rues des cités industrielles allemandes entre 1918 et 1923.
L'autre, livrée au sein du parti bolchevique entre 1923 et 1927, s'était terminée par la victoire de Staline et de son appareil bureaucratique. Défaites du prolétariat mondial dans des arènes capitales du point de vue stratégique, ces deux batailles perdues traduisaient sa tragique faiblesse sur le terrain de l'organisation et de la théorie, et, du même coup, indiquaient l'unique voie pour la surmonter, la construction d'une véritable Internationale.
Trotsky au terme de son Histoire de la révolution russe conclut :
« Le capitalisme a eu besoin de siècles entiers pour parvenir, en élevant la science et la technique, à jeter l'humanité dans l'enfer de la guerre et des crises. Ses adversaires n'accordent au socialisme qu'une quinzaine d'années pour édifier et installer le paradis sur terre. Nous n'avons pas pris sur nous de tels engagements. Nous n'avons jamais assigné de pareils délais. Les processus de grandes transformations doivent être évalués selon des mesures adéquates ».
« Dans cette perspective, l'histoire du parti communiste allemand au cours des premières années de l'Internationale communiste cesse d'être l'histoire des illusions perdues pour devenir la préhistoire d'un combat qui se poursuit » conclut Pierre Broué.