Pour la construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire et d’une Internationale Ouvrière Révolutionnaire
27 Avril 2015
Liëm HOANG-NGOC (maître de conférence en sciences économiques et membre du BN du PS) et Philippe MARLIÈRE (professeur de science politique, membre du PS de 1989 à 2009) ont rédigé « La gauche ne doit pas mourir » en réponse à Manuel Valls en novembre 2014, après la défaite du Parti socialiste aux élections municipales. Ils analysent cette défaite comme le produit d’une rupture entre le mandat confié au PS en 2012 et la politique de l’offre menée depuis et qui s’avère catastrophique : des milliards d’argent public distribués sans résultats.
Ils mettent en cause l’impuissance de la « majorité rose-rouge-verte » dans le cadre des institutions de la V° république dont ils rappellent le qualificatif de « coup d’Etat permanent » par Mitterrand (bien avant qu’il n’en chausse avec délices les grandes bottes !). Le mépris de la « représentation nationale » par le pouvoir exécutif (jugé responsable des succès du FN) nécessite une réponse qui offre « une alternative progressiste crédible ».
Le manifeste publié à la fin du livre « La gauche ne doit pas mourir ! » peut se résumer en quelques phrases qui ne risquent pas en effet d’ouvrir une perspective révolutionnaire à la classe ouvrière ! En voici la synthèse :
« Le plan d’austérité du gouvernement, soutenu par une politique de l’offre au profit des entreprises, n’a pas été adopté par le congrès du Parti socialiste et l’aile gauche du PS a été impuissante à le contrer. C’est pourquoi les « socialistes affligés » ont décidé de créer un club ouvert à tous, dont les ennemis sont la finance et l’austérité, pour la justice et l’égalité sociale. »
Là, réside « l’alternative progressiste crédible » !
Partant de ce constat, comment procéder selon les auteurs ? Trois scénarios possibles pour éviter le risque d’une exclusion du Parti socialiste au 2° tour des élections présidentielles de 2017 (on notera la préoccupation strictement électoraliste du projet) :
Rappelons que Marceau Pivert qui a adhéré à la SFIO en 1924, a créé en 1935 – après la grande manifestation du 12 février 1934 qui a imposé la fusion des cortèges de la SFIO et du PCF – une nouvelle tendance au sein de la SFIO : « La Gauche révolutionnaire », alors que Trotsky avait demandé un mois auparavant aux militants révolutionnaires de quitter la SFIO, jugeant que la situation offrait un caractère favorable à la création d’un parti révolutionnaire de masse en France. Mais Pivert croyait en la démocratie intérieure du parti socialiste et la majorité des trotskistes français ont refusé de quitter la SFIO avant d’en être exclus en novembre 1935. Pivert déclara alors : « Nous n’avons jamais compris cette sorte de résignation désespérée des minorités (Bolchevik-léninistes et Jeunesses socialistes révolutionnaires) qui n’ont pas cru suffisamment à leur capacité de transformation et qui ont fourni aux bureaucrates réformistes les armes de leur exclusion. Vouloir conquérir les masses et ne pas être capable de conquérir le parti, n’est-ce pas une gageure ? »
Or, le 27 mai 1936, Pivert publie dans Le Populaire une tribune libre intitulée « Tout est possible ! » dans laquelle il appelle à la création de « comités populaires » et à une « offensive anticapitaliste la plus vigoureuse ». Confiant encore dans la SFIO, il conclut « avec un tel parti, tout est possible ! ». Inquiet de cet appel à la mobilisation, le PC répond le surlendemain dans l’Humanité par un article titré « Tout n’est pas possible ! » : « Non, non, il ne s’agit aucunement d’un changement radical, à brève échéance, de la situation économique et politique, comme l’écrit le camarade Pivert ». Et l’Humanité de conclure : « Non, non, Marceau Pivert, il n’est pas question pour le gouvernement de demain d’opérations chirurgicales ». Pivert, comme les autres militants de la Gauche révolutionnaire, s’investit dans la plus grande vague de grèves qu’a connue la France. Pourtant Pivert se montre assez attentiste, soutenant le gouvernement dont l’action est perçue comme une première étape. Il estime même les accords Matignon comme le maximum de ce qu’il était possible d’obtenir. Il ne comprend pas encore que le prolétariat est en train de donner raison à son célèbre « Tout est possible ! » Pivert – qui n’a jamais rompu avec la Franc-maçonnerie - accepte même un poste de chargé de mission à la présidence du Conseil. Daniel Guérin est le seul dirigeant de la Gauche révolutionnaire à s’y opposer.
Par contre, la position de Pivert soutenant d’abord la non-intervention en Espagne soulève davantage de protestations. Convaincu, Pivert signera, en 1937, avec Guérin un article dans le Populaire qu’il conclut sur la nécessité de : « faire cesser la sinistre comédie de la non-intervention ». D’une manière générale, Pivert critique de plus en plus radicalement la politique du gouvernement et la direction de la SFIO. Notamment à partir de septembre 1936, lorsque le gouvernement réprime un ensemble de grèves. Finalement en mars 1937, Pivert abandonne son poste de chargé de mission : « Non, je ne serai pas un complice silencieux et prudent. Non, je n’accepte pas de capituler devant le capitalisme et les banques. Non, je ne consens ni à la paix sociale, ni à l’union sacrée. »
Un mois plus tard, la direction de la SFIO pose un ultimatum : la dissolution de la Gauche révolutionnaire ou l’exclusion. Pivert cède mais commence à se poser la question d’une éventuelle scission : « Que faisons-nous dans ce parti dont l’action et les complaisances à l’égard du capital financier et du militarisme n’ont plus rien de commun avec les principes et la charte constitutive que nous nous sommes engagés à respecter ? ». Pourtant Pivert ne désespère pas encore de pouvoir transformer la SFIO de l’intérieur : il rassemble 17% des voix au conseil national et fait la conquête de la fédération de la Seine. Malgré tout, la rupture est inévitable et la direction de la SFIO décide en mars 1938 d’exclure 12 représentants de la Gauche révolutionnaire dont Pivert, puis en avril de dissoudre la fédération de la Seine où la Gauche révolutionnaire est majoritaire. Guérin se réjouit à la perspective d’une rupture définitive avec la SFIO :
Pivert, lui, reste plus hésitant : « Pour nous, le parti révolutionnaire est tout construit, c’est le parti socialiste. » En juin 1938, un congrès de la SFIO vote définitivement la dissolution de la fédération de la Seine. Le 8 juin à l’issue du congrès, un manifeste annonce la création du PSOP (Parti Socialiste Ouvrier et Paysan). Le nouveau parti parvient à entraîner une grande partie des militants de la Gauche révolutionnaire. Sur 30 000 adhérents SFIO votant pour elle, 7 à 8 000 rejoignent le PSOP. Sa composition sociale est assez populaire. Parmi les délégués de sa conférence constitutive, 24% sont enseignants, 24% ouvriers, 32% employés et 18% d’autres professions.
Ces quelques rappels ne sont évidemment pas développés par les « affligés » qui ne retiennent de cet épisode que la question de savoir si les « frondeurs » vont pouvoir sauver le parti d’une droitisation et d’une rupture du PS avec son histoire. Et ils font l’amer constat des limites de la fronde : « le 16 septembre 2014, lors du vote de confiance au deuxième gouvernement Valls, une trentaine de députés frondeurs choisissent de s’abstenir en déclarant vouloir faire bloc. Un vote ‘contre’ de 12 d’entre eux (combiné au vote ‘contre’ du Front de Gauche et à l’abstention en bloc décidée par les Verts) aurait suffi pour mettre Valls en minorité. Cela aurait-il incité le président de la République à changer de premier ministre pour mettre le cap à gauche ? Nul n’osa tenter la manœuvre ». Souligné par nous pour montrer la logique politicienne des auteurs : à l’évidence, aucun de ces messieurs n’a envie de retourner devant les électeurs qui ne manqueront pas de les sanctionner.
Exit donc l’hypothèse Marceau Pivert. Reste la 3° hypothèse :
Mais en Grèce, pourtant, la « fronde » des députés du Pasok a été violente en 2011/2012 : nombre ont démissionné ou ont été exclus. Ils se sont appuyés sur la forte mobilisation de la population contre la politique libérale du gouvernement de coalition dirigé par Papandréou.
Et nos « affligés » de constater qu’en France, une telle mobilisation n’existe pas ! (C’est sans doute pourquoi les députés frondeurs sont si pusillanimes !). Alors « le changement c’est quand » s’interrogent-ils ? Et bien quand les électeurs seront prêts, répondent les auteurs.
Tout ça pour ça : les trois hypothèses n’étant pas valides, on comprend que les députés frondeurs et autres socialistes affligés sont prêts … à attendre des jours meilleurs, la tête dans le sable, incapables d’une analyse du rapport de forces actuels entre les classes pour définir des perspectives autres qu’une défaite en rase campagne sans combat.
Lors de la discussion des 209 articles de la loi Macron, les députés « frondeurs » avaient annoncé qu’ils pourraient ne pas voter le texte gouvernemental après avoir échoué à le faire modifier à la marge. 25 députés de « Vive la Gauche » menés par Benoît Hamon, avaient annoncé qu’ils voteraient contre et 20 s’abstiendraient … ce qui ne garantissait pas la majorité absolue de 289 voix pour que le texte soit adopté. C’est dans ces conditions que le gouvernement a choisi l’arme de la dissolution en utilisant l’article 49-3 le 19 février 2015.
A noter d’ailleurs que les opposants du PS et du FDG au texte du gouvernement n’ont pu se mettre d’accord pour le sanctionner, 6 députés du FDG ayant même voté la motion de censure présentée par les partis de la bourgeoisie !
Dans ces conditions, le 77° congrès du PS qui se tiendra à Poitiers en juin – après la défaite des élections départementales de mars – sera le cadre d’âpres discussions d’appareils entre des courants dont – sans surprise - aucun ne se réfère à un programme ouvrier en rupture avec le capitalisme.
Chaque motion appelle de ses vœux des « investissements réellement productifs » pour relancer la croissance et lutter contre le chômage, la motion B (Paul, Hamon, Filipetti, Lienemann, Baumel, Emmanuelli …) déplorant même que « le MEDEF ne poursuit pas l’intérêt général ni le bien collectif » !
Néanmoins la motion B « A gauche pour gagner » exprime la crise politique qui résulte de la défiance de l’électorat ouvrier vis-à-vis de ceux qui ont été portés au pouvoir en 2012.
Cette motion analyse ainsi la situation politique : « Le principal changement de cap s’est produit avec le transfert, au bénéfice des entreprises, de 40 milliards d’euros. Changement de ligne aussi inattendu que doctrinaire, aussi massif que peu discuté dans ses modalités et ses objectifs précis.
Depuis, les chefs d’entreprises ont beau déclarer qu’ils souffrent d’une demande insuffisante, que leurs carnets de commande sont vides, qu’ils n’embauchent pas et investissent peu, le gouvernement décide néanmoins que la priorité est d’augmenter leurs marges… Ce transfert se fait sans discernement, y compris vers les secteurs qui n’en ont aucunement besoin. Il nécessite à l’inverse de ponctionner fortement les budgets de l’État et des collectivités territoriales, ce qui met en difficulté le service public, certaines filières économiques comme le bâtiment et les investissements de long terme.
La discussion politique sur l’opportunité de tels choix, leurs effets concrets attendus et leur évaluation rapide a été impossible jusqu’à présent. Aux propositions constructives de différents députés socialistes a été opposée une fin de non-recevoir, voire une pétition de principe naïvement libérale…
Débat politique escamoté, éloignement du programme de 2012, majorité divisée… nous avons provoqué une défiance diffuse contre nous tous. Et nous l’avons payé durement, sur tous nos territoires. Élections municipales, européennes, sénatoriales, départementales… les défaites se sont succédées. L’abstention est devenue militante et assumée. Elle est une difficulté pour la République, mais elle est encore plus mortifère pour la gauche. Et les appels à la mobilisation à la veille des scrutins ne suffiront plus…
Ceux qui ont fait campagne l’ont entendu 100 fois : ouvriers, employés, petits fonctionnaires, classes moyennes, artisans, retraités, chômeurs, ces Français ont le sentiment d’avoir été abandonnés ou d’être les seuls à qui on demande des efforts, des efforts sans fin et sans aucun retour visible, tandis que les plus privilégiés traversent la crise sans souffrance. Nous devons le leur dire : la gauche gouverne pour eux, et pas contre eux. Mais pour qu’on puisse les convaincre, l’action gouvernementale ne peut pas dans le même temps revoir à la baisse notre modèle social et républicain, tout en laissant s’aggraver les inégalités. »
L’implosion du parti ne semble pourtant pas à l’ordre du jour : le ralliement de Aubry à la motion présentée par la majorité et les critiques à la marge des autres motions par rapport à la politique du gouvernement devraient permettre à Cambadélis de mitonner une motion de synthèse propre à resserrer les rangs jusqu’aux prochaines défaites électorales annoncées. Sauf si les développements de la lutte de classe font voler en éclat le bel ordonnancement d’un appareil sclérosé, au service de la bourgeoisie.