Pour la construction d’un Parti Ouvrier Révolutionnaire et d’une Internationale Ouvrière Révolutionnaire
13 Octobre 2013
En juin 2013 une nouvelle mobilisation a déferlé sur le Brésil, la plus puissante depuis la fin de la dictature militaire en 1983. Des millions de manifestants ont défilé initialement contre la hausse du prix des transports en commun. Mais malgré l’annulation de cette mesure par le gouvernement pour tenter de désamorcer le conflit, jeudi 20 juin, se sont encore entre 1 et 2 millions de personnes qui sont descendues dans les rues des principales villes du pays, Rio de Janeiro, Sao Paulo … dénonçant les milliards investis dans l’aménagement des stades pour la coupe du monde au détriment de la santé et l’éducation. Ces mobilisations dénonçaient également la corruption inégalée au sein de l’État et de la société brésilienne.
Le gouvernement a réprimé ces mobilisations, la police montée a chargé la foule à plusieurs reprises, des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes ont été utilisés.
Les masses se sont levées pour de meilleures conditions d’existence et ont engagé le combat contre l’ensemble de la politique du gouvernement. En effet, ce ne sont pas les seuls 20 centimes d’augmentation du ticket de bus qui peuvent expliquer l’ampleur d’une telle mobilisation.
Cette dernière trouve ses origines dans les conséquences de la politique passée et actuelle du PT au pouvoir, politique aujourd’hui confrontée aux conséquences de la crise du système capitaliste qui s’est développée à partir de 2008. Ce sont ces contradictions de classe qui s’expriment aujourd’hui au Brésil. Mais pour en comprendre tous les tenants et aboutissants, revenons rapidement sur l’histoire de la lutte des classes au Brésil à compter des années 70.
Le PT : un parti ouvrier-bourgeois
Dans les mobilisations du prolétariat contre la dictature militaire dans les années 1970, des noyaux se sont constitués à l'intérieur des syndicats subordonnés au pouvoir et contrôlés par les "pelagos" (bureaucrates syndicaux). C'est de ces grèves, de la volonté de lutter contre la dictature et ses complices (notamment le PC brésilien) qu'est issu le mouvement qui a donné le jour au Parti des Travailleurs (PT).
Dans la foulée, contre les syndicats "officiels", le PT impulsa la constitution de la CUT, centrale syndicale regroupant rapidement des millions de travailleurs au Brésil, tandis que le PT en organisait directement des centaines de milliers.
Le PT est devenu effectivement le parti du prolétariat brésilien, mais ce n'était pas le Parti ouvrier révolutionnaire, armé du programme de la révolution prolétarienne et dont le prolétariat du Brésil a besoin pour prendre le pouvoir et résoudre aussi bien les questions agraire, nationale et sociale. Le PT a été, dès son origine, contrôlé par d'anciens "pélagos". Les chrétiens "sociaux", "progressistes", "réformateurs" se sont également insérés dans le processus de sa formation et son programme était dès 1980, au mieux, réformiste.
Son existence, point d’appui pour les masses, contribua à la fin du régime militaire. Mais son caractère de parti ouvrier bourgeois interdit aux masses de mettre à profit la crise du régime militaire pour balayer la bourgeoisie et le capitalisme ; ses dirigeants – dont Lula – permirent à la bourgeoisie d’organiser, à partir de 1985, la transition vers un régime de forme plus « démocratique » mieux à même de perpétuer la domination de la bourgeoisie.
Ainsi, de 1985 à 2002, différents gouvernements bourgeois purent se succéder – non sans crises et heurts – mettant en œuvre, contre la population laborieuse, la politique exigée par la bourgeoisie brésilienne et l’impérialisme.
Corrélativement au mouvement de l'ensemble des directions traditionnelles du mouvement ouvrier à l'échelle internationale, les prises de position affichées du PT n'ont cessé de se distendre des masses.
En dépit de quoi, les masses en 2002, en portant Lula à la présidence, ont utilisé le PT pour exprimer leur volonté d’en finir avec les attaques anti-ouvrières. L’élection de Lula ouvrait une nouvelle étape de la lutte des classes au Brésil.
Mais Lula a, en opposition, formé un gouvernement de type front populaire en y intégrant Alencar à la vice-présidence (dirigeant du Parti Libéral). Le rôle de ce genre de gouvernement d’alliance avec les partis représentants directement la bourgeoisie et ses intérêts antagonistes à ceux des travailleurs, est de sauvegarder les conditions de l’exploitation capitaliste et de faire refluer la mobilisation des masses.
La charité (bien) ordonnée : politique des gouvernements du PT
Et de fait, Lula et son gouvernement bourgeois développent une politique conforme aux intérêts de la bourgeoisie même s’ils saupoudrent de quelques mesures « sociales » les couches défavorisées : expropriation de certaines des moins rentables latifundia par exemple mais refus d’une véritable réforme agraire : pas d’expropriation massive avec redistribution de la terre aux paysans alors que le mouvement des sans terre rassemble près de 5 millions de paysans.
Lula a lancé le 30 janvier 2003 le programme « Faim zéro ». Dans ce programme s'inscrit la bolsa família, qui lie le versement d'une somme d'argent aux familles pauvres à la scolarisation de leurs enfants. Ce programme touchait en 2006 près de 30 % de la population. C’est en fait l’assistanat généralisé au lieu de s’attaquer aux racines du problème : l’exploitation capitaliste.
Le FMI dicte sa politique anti-ouvrière aux différents gouvernements bourgeois qui se sont succédé depuis 85 et continue avec le gouvernement bourgeois de Lula. Ses prêts, qui insufflent les liquidités indispensables à l’économie brésilienne, sont évidemment conditionnés à de nouvelles attaques contre les acquis ouvriers : réforme des retraites, restrictions budgétaires, hausse des taux, privatisations …
Dilma Roussef, élue le 31 octobre 2010, a succédé le 1er janvier 2011 à Lula qui selon la constitution ne pouvait plus se présenter après son second mandat. Elle est également membre du PT. Elle inscrit sa politique économique et sociale dans la droite ligne des gouvernements de Lula.
L’économie du Brésil a rude épreuve
L’économie brésilienne se partage entre une production industrielle basée sur l’aéronautique, l’équipement électrique et l’automobile ; et une agriculture très développée pour l’exportation (soja, café, cacao, cane à sucre) où la recherche du profit entraîne des ravages écologiques. Le Brésil détient également des ressources naturelles importantes notamment du fer et du pétrole. Il est le second exportateur mondial de fer, et l’un des principaux producteurs d’aluminium et de houille. Il est également précurseur dans l’extraction du pétrole en eaux très profondes et les derniers gisements révélés dans le bassin de Santos sont colossaux (estimation : 33 milliards de barils).
Les gouvernements successifs, et notamment ceux constitués par le PT, se sont attachés à mener une politique de hausse des taux, de maintien d’un real fort par rapport au dollar …. Le but principal de ces taux élevés était d’attirer massivement les liquidités dont le Brésil a grand besoin.
Depuis 2008, malgré ce qu’ont pu en dire certains économistes, la crise économique mondiale touche également le Brésil. Le ralentissement de l’économie chinoise impacte directement le Brésil qui est un de ces principaux fournisseurs de pétrole. La croissance 2012 proche de 1% a considérablement ralenti à partir du 3ème trimestre.
La consommation interne, qui est un des principaux moteurs de l’activité économique, est mise aujourd’hui à mal car malgré une certaine hausse des salaires (le salaire moyen est de 1810 BRL soit environ 883 dollars US), le pouvoir d’achat des ménages ne se maintient que grâce aux aides sociales de l’Etat aux populations les plus défavorisées. Mais toutes ces mesures de charité (faim zéro …) mises en œuvres depuis des années en lieu et place de véritables réformes ouvrières représentent un coût important pour le budget national et nécessitent sans cesse l’apport massif de liquidités.
De plus, la production industrielle en 2012 a dégringolé à 0,3 % avec son lot de licenciements et de gels de l’embauche. Ainsi le moteur s’essouffle. Sous l’effet de l’endettement des familles, les dépenses des consommateurs sont en train de baisser. L’inflation remonte à un taux officiel de 6,5 % et les coûts des produits de première nécessité sont en train d’augmenter encore plus rapidement. Dans un premier temps la Banque Centrale (BC) a baissé le taux directeur de 12,5% à 7,25% en un an, plus bas niveau historique. Elle est aussi intervenue pour faire baisser le réal de 40% face au dollar et le maintenir dans une fourchette de 2 à 2,10 réaux pour 1 dollar.
En 2012, pour maintenir le profit de la bourgeoisie brésilienne, le gouvernement a multiplié les mesures avec des exonérations fiscales sur les produits industriels, une stimulation du crédit, une baisse des charges patronales, un plan de privatisations pour plus de 100 milliards de dollars. D’autres mesures ont été mises en place en 2013 comme la poursuite de la baisse des charges patronales. Le second Plan d’Accélération de la Croissance (PAC 2) concocté en 2010 par Lula et Roussef avant l’investiture de cette dernière, est l’incarnation de cette politique : 400 milliards d’euro de gros travaux pour moderniser les infrastructures (routes, voix ferrées, réseaux d’eau et d’électricité) dont 191 milliards consacrés uniquement à la mise en exploitation des ressources pétrolières sous-marines. Il s’agit évidemment avant tout de permettre aux capitalistes de trouver des débouchés à leurs capitaux pour pouvoir faire du profit. Accessoirement, charité oblige (mais surtout pression des masses !), une partie de cette somme sera consacrée à la construction de logements (le programme « ma maison, ma vie ») : loin de solutionner le cruel manque de logements dignes, cela se traduira par une aide aux familles les plus pauvres pour financer leur logement.
Du côté des exportations, la situation mondiale en 2013 n’évolue pas fondamentalement et les termes de l’échange sont moins favorables pour le Brésil avec la baisse du réal. Les importations restent nécessaires pour combler le déficit industriel du pays mais se sont renchéries.
Le gouvernement n’a plus de marges budgétaires pour investir. Pour stimuler la croissance il a dû pousser le réal à la baisse, ce qui a favorisé l’inflation. La progression du PIB pour 2013 est aujourd’hui prévue à 2,5%, soit un très net ralentissement par rapport aux années précédant la crise.
Un nouveau facteur est venu aggraver cette situation. Depuis quelque mois, la décision de la banque centrale américaine (la FED) de relever les taux US de rémunération des titres influe sur les mouvements de capitaux à l’échelle mondiale. Ceux qui se portaient jusque là sur des titres délivrés par les pays émergents comme le Brésil (à fort rendement mais assez instables) reviennent s’investir aux USA. Cela signifie la fin des liquidités abondantes pour le Brésil dont la croissance déjà en baisse n’inspire plus la même confiance. Les ventes massives de titres des pays émergents qui se relocalisent sur les titres US, ont un impact sur le cours des monnaies dont le réal qui a perdu 16% depuis janvier 2013. Pour tenter d’endiguer la fuite des capitaux étrangers, la banque centrale brésilienne remonte alors à son tour les taux directeurs avec un impact négatif immédiat sur la balance commerciale du pays : les importations coûtent beaucoup plus cher ! C’est un cercle infernal … celui de l’économie capitaliste.
Combat classe contre classe
C’est dans cette situation que la mobilisation a surgi en juin 2013, contre la misère et le chômage, contre la politique de Roussef. Malgré le recul stratégique du gouvernement qui a renoncé à l’augmentation des prix des transports en commun, les mobilisations ont continué car elles ont leurs racines au plus profond des contradictions de cette société.
Les jeunes diplômés universitaires, dont le nombre a doublé en 10 ans, ne trouvent pas d’emplois ; ils ont constitué une partie substantielle des manifestants qui sont descendus dans les rues du Brésil en juin.
Lorsque la centrale CSP-Conlutas a appelé à une journée de mobilisation le 27 juin, le gouvernement a manœuvré, proposant un référendum pour modifier la constitution, afin de faire dévier la mobilisation.
Au final la mobilisation a reflué mais elle a posé ouvertement des questions centrales :
- L’exigence que le PT rompe avec le PMDP, ce parti bourgeois auquel le PT s’est allié pour gouverner
- Que les organisations d’origine ouvrière - partis et syndicats - rompent avec ce gouvernement
- La nécessité d’un autre gouvernement
Le prolétariat brésilien a une place particulière en Amérique latine de part son nombre, sa concentration dans les immenses mégapoles brésiliennes, mais aussi par la combativité exemplaire dont les travailleurs et la jeunesse ont souvent fait preuve. Après avoir constitué, contre la répressive dictature militaire, le PT et la Centrale Unique des Travailleurs, les masses ont affronté à plusieurs reprises le gouvernement Lula.
Le PT, dont les dirigeants sont massivement corrompus, et sur le plan syndical la CUT, dont la politique de participation est de la collaboration pure et simple avec le PT et ses gouvernements bourgeois, sont tous deux inféodés à la défense des intérêts bourgeois. Loin de baisser les bras contre cette corruption, nombre de salariés, de jeunes, de paysans et de pauvres se posent ouvertement la question de la construction de nouvelles organisations ouvrières.
Ainsi un processus de construction d’une nouvelle centrale syndicale indépendante du pouvoir a émergé ces dernières années. Mais ce combat n’est pas simple et la route semée d’embûches. Les principaux groupes politiques se réclamant de la révolution socialiste sont autant d’obstacles politiques pour la construction d’une nouvelle centrale syndicale indépendante, et de fait, pour la construction d’un véritable parti ouvrier révolutionnaire au Brésil.
Le courant trotskyste-moréniste comporte de nombreux groupes et est très fracturé. Le PSOL (Parti du Socialisme et de la Liberté) et le PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifié) en sont issus. Ils ont joué un rôle majeur dans l’échec des premières tentatives de construction de la nouvelle centrale syndicale.
La centrale Conlutas dans laquelle sont très influents les membres du PSTU était partie prenante dans l’appel au congrès de constitution d’une nouvelle centrale syndicale – le Congrès de la classe travailleuse (Conclat). Le Conclat se proposait d’unifier, dans une nouvelle centrale syndicale de classe, les courants syndicaux, populaires et étudiants qui résistent à l’offensive du gouvernement et de la bourgeoisie. En même temps, cette nouvelle centrale syndicale devait s’affronter aux centrales existantes (CUT, Force syndicale, etc.) qui se soumettent au gouvernement et à l’ordre capitaliste.
Le Conclat s’est tenu les 5 et 6 juin 2010 dans la ville de Santos mais malheureusement, il n’a pas réussi à consolider la voie vers l’unité mais au contraire, il se termina par une grave fracture. Il y a indéniablement une responsabilité de Conlutas-PSTU dans l’échec du Conclat. Cependant, en avril 2012, s’est tenu un autre congrès celui de la formation de la Centrale Syndicale et Populaire – CSP – Conlutas. Le caractère et les objectifs de ce Congrès sont énumérés dans le préambule du règlement de fonctionnement : « L’apparition de la CSP-Conlutas dans le paysage brésilien incarne une nouvelle expérience d’organisation des travailleurs et des travailleuses. La proposition d’intégrer dans une même organisation de front unique les syndicats et les mouvements populaires urbains et ruraux, ainsi que les mouvements d’étudiants et de lutte contre les oppressions, symbolise à la fois la compréhension que nous accumulons et notre volonté d’unir tous les secteurs exploités et opprimés de notre classe en une lutte commune, de classe, contre le capital et ses agents. »
Pourtant, loin d’être chimiquement pure, cette jeune organisation a déjà montré ses propres limites. La participation de ses dirigeants aux discutions impulsées par le gouvernement de Roussef la plonge immédiatement dans le bain boueux du compromis social, vers la collaboration de classe. De part sa constitution, son ossature autour de militants morénistes, ou pseudo-trotskystes liés par exemple en France au NPA et ses satellites syndicaux (comme la tendance « émancipation » au sein de la FSU), on devine déjà qu’elle est l’objet d’un enjeu, un enjeu politique dans la lutte des classes au Brésil : ou les travailleurs vont réussir à se l’approprier et en faire leur organe de masse de lutte de classes ou cette nouvelle organisation sera à ranger aux côtés de la CUT, dans le tiroir des couteaux sans lame et des obstacles à surmonter.
Front unique pour imposer au PT la rupture avec la bourgeoisie
Les récentes mobilisations de masses contre la vie chère, contre la politique du PT, contre la corruption de la société et de l’État montrent la responsabilité de la nouvelle organisation syndicale, CSP-Conlutas dans la définition des revendications transitoires, capables d’unifier le prolétariat brésilien. En voici quelques exemples :
- Non au remboursement de la dette !
- A bas la politique du PT, à bas le PAC 2 !
- Nationalisation des trusts sans indemnité, ni rachat !
Pour un accès gratuit à la santé, à l’éducation, au logement et aux transports en commun !
Ces revendications sont antagoniques aux mesures prises par le gouvernement dirigé par le PT. Il faut que les travailleurs se saisissent de ce type de revendications et s’organisent afin de les imposer à la direction de CSP-Conlutas. La défense de ces revendications est incompatible avec tout soutien, toute concertation avec le gouvernement. Les travailleurs auront donc à imposer à CSP-Conlutas de rompre avec le gouvernement.
Les mobilisations de la classe ouvrière brésilienne doivent s’orienter sur la nécessité d’imposer au PT qu’il rompe avec la bourgeoisie brésilienne, avec les trusts impérialistes. De ce mouvement, appuyé sur l’expérience enregistrée par la classe ouvrière brésilienne qui a su construire des organisations de masse comme le PT, naîtra la nécessité de construire un Parti Ouvrier Révolutionnaire seul capable de résoudre les questions agraires, sociales et politiques du Brésil.